L'Art Total en Manifeste Philosophique

Avis sur Lux Æterna

Avatar Dr Billy-Jean  Robert MB
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Il est rare qu'un film soit si narrativement dense, si visuellement complet, et représente dans le même temps

une expérience sensorielle totale.

Il est rare qu'un film saisisse aussi bien la frénésie erratique d'un tournage tout en ne parlant que de la solitude infranchissable des âmes. Il est rare d'offrir à voir un spectacle où la frontière entre fiction et réalité soit si poreuse qu'on ne sait plus vraiment de quel côté se situer. Il est encore plus rare qu'un film assume autant toutes ces petites contradictions, s'amuse à heurter ses paradoxes et dans le même mouvement touche aussi durablement ses spectateurs. Autant le dire, ces films qui m'impactent autant à la maîtrise de ce qu'ils véhiculent sont exceptionnels, sortent de l'ordinaire d'une industrie du divertissement. Au départ film de commande pour la maison Saint-Laurent, Lux Æterna de Gaspard Noé, c'est tout ça à la fois, plus encore : un chef-d'œuvre minutieux, coupes millimétrées, sous forme de manifeste explosif qui revendique l'urgence de l'art à s'emparer de la vie dans ses moindres détails et jusqu'à ses plus infimes imperfections pour amener à penser l'homme, corps et âme. Un essai en mouvement, aussi plastique que philosophique, autour de l'insurmontable solitude des êtres – bornée aux limites du regard de chacun – et qui dit tout autant la richesse incommensurable que tous nous portons en nos univers clos :

l'impossible communication intime.

**Béatrice Dalle** et **Charlotte Gainsbourg** discutent au coin du feu, isolées quelque part dans le décor factice mais chaleureux d'un studio. S'apprêtant à tourner une scène de bûcher, elles évoquent anecdotes et expériences personnelles tandis que le spectateur s'interroge : film de sorcières, making of ? Le propos du métrage est déjà là, thème cher au réalisateur génial : les exclus, les bannis, les différents, toutes celles et ceux qu'on n'intègre jamais, qu'on laisse survivre aux marges de nos sociétés présentables, moralisatrices et décentes. Le choix des comédiennes vient évidemment renforcer l'idée : Dalle, vampirique croqueuse d'homme à la réputation sulfureuse, contre Gainsbourg, prolongement peut-être sage d'un artiste que la France a adoré aimer et haïr à la fois. Toutes deux savent ce qu'on attend d'elles, toutes deux livrent une prestation intense, entière, et jouent à merveille aux exigences de leur metteur en scène sur les frontières de ce qu'elles offrent ou de ce qu'elles inventent.
Devant un film de **Gaspard Noé**, il faut être attentif : travail sur le son, sur les couleurs, choix des cadres, minutie maniaque du montage, si le réalisateur a la réputation d'aimer l'improvisation, de ne pas toujours écrire énormément (trois pages de scénario pour *Irréversible*), rien n'est jamais laissé au hasard. J'ai lu quelque part sur Sens Critique « montage paresseux », punaise celui qui ose écrire ça n'est certainement pas monteur tant on sent qu'à l'inverse, tout le travail d'écriture de *Lux Æterna* s'est prolongé, détaillé, ciselé sur des montagnes d'heures en salle de montage et de mixage, au millimètre, à l'infime. **Gaspard Noé** est tout sauf un paresseux, rien que l'ambition à l'œuvre ici le dit, ainsi que les moyens déployés pour développer le projet. Sans compter le film lui même : entraînés dans la furie frénétique d'un tournage de studio, le spectateur ne peut que comprendre à quel point mener un film à terme est un combat incessant, de chaque instant, de chaque argument. Que tous ceux qui y participent en ont une vision plus ou moins précise, mais jamais totalement en accord avec celle du réalisateur, que ce dernier doit puiser au plus profond de ses propres ressources pour maintenir son cap, batailler à chaque direction pour garantir la fidélité à son rêve.
Montage donc. La caractéristique principale de *Lux Æterna*, ce sont les splitscreens : donner à voir l'âtre doux d'une cheminée tandis que les comédiennes discutent bûcher, monter en simultané différents points de vue sur une même scène ou deux scènes se déroulant au même moment en deux lieux distincts, trouver le climax du triptyque en apothéose finale pour dire l'enfermement de chacun en son propre corps, à ses propres urgences, donner à identifier une caméra particulière. Les détails sont même trop foisonnants pour que tous soient saisis à la première vision. J'en passe nécessairement mais rien que cet aspect impose le film comme

une leçon technique impressionnante.

Mixage et son. De même que le montage, **Gaspard Noé** a depuis longtemps une conscience infinie des écritures possibles, des effets possibles. Mise en avant d'un dialogue de ce côté de l'écran plutôt que de l'autre, imposer une couleur avec le choix des instruments dans l'interprétation de la *Sarabande* de **Haendel**, explosion finale aux limites de l'audible et surtout du supportable, la bande-son de *Lux Æterna* est d'une richesse incroyable et d'une efficacité rare, un sens aigu et extraordinaire de la complétude recherchée dans le septième art. Encore une fois, technique minutieuse et impressionnante.
L'image. Photographie exigeante, lumière et cadre. On retrouve évidemment les affections particulières du réalisateur dans la colorimétrie du film : vives au cœur d'une œuvre sombre, rouges, bleus, verts saturés. Là encore il s'agit d'enfermer ou de libérer, d'accompagner ou de trancher, bref de dire.
Dans l'ensemble, la technique est toujours au service du propos, avec une volonté sûre de ce qui doit être raconté : la pertinence des cloisonnements, l'accident des compréhensions, la magie du dépassement. L'écriture cinématographique est d'une exigence rare et peu nombreux sont les cinéastes à maîtriser ainsi tous les axes narratifs à l'œuvre : **Gaspard Noé** est de ceux-là depuis toujours et *Lux Æterna* s'offre à voir comme un manifeste total de ces impératifs. Manifeste également des propos de l'homme depuis longtemps, que certains taxeront de manipulation, mais le cinéma est-il autre chose ? Manipuler la fiction pour raconter le réel et dire, dans le cas qui nous intéresse,

cet impossible accord des vues et des vies

quand nous n'avons, tous autant que nous sommes, que notre propre regard, notre propre histoire pour interpréter ce dont nous sommes témoins. L'expérience n'est jamais que personnelle et même la soif de partage que nous en avons se retrouve galvaudée dès que la pensée s'offre à l'autre. Lux Æterna signifie la lumière éternelle mais pourrait tout aussi bien se traduire ici par la lumière, toujours : si ces moments qu'on offre à l'autre sont une mise en lumière de soi, Gaspard Noé nous rappelle que nos vies nous écrase d'une incessante et insupportable lumière qui ne s'éteint jamais tant nous portons toujours notre vécu, nos murs et nos prisons avec nous tout le temps, à chaque instant de notre vie et jusqu'au plus profond de nos rêveries, conscientes ou non.

Il y aurait encore tant à dire quand l'éloge ne peut tarir autour de cet objet indispensable.
*Lux Æterna* est assurément un incontournable, une œuvre culte, puissante. Un manifeste engagé et sans ambiguïté. **Gaspard Noé** peut choquer, déplaire, ses films ne sont pas abordables par tous tant il creuse les tréfonds sombres d'une humanité complexe. *Lux Æterna* semble faire la somme – technique et narrative – des travaux du cinéastes, avec brio. Avec sueur, sang et larmes. Dans les cris, dans les révoltes, dans les dénis. Raconte avec une véracité tangible, certes désagréable et angoissante, ce qu'est un tournage pour rappeler, métaphores du microcosme, ce qu'est la vie : une fuite éperdue à l'accroc de ses propres désirs jusqu'à leurs sacrifices ou non pour en sortir grandi ou pas, sublimé ou éreinté, le choc constant, le combat incessant, la volonté nécessaire à se préserver quand même ce qui ne nous appartient pas vient nous heurter.

Cette indispensable lumière qui nous meut,

nous transporte ou nous éblouit, nous transforme.
Sublime.

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