Vitriol à pleins seaux

Avis sur Ma Loute

Avatar Anne Schneider
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Pour son dernier opus, jouant d'un contraste oxymorique avec la sobriété de son "Camille Claudel 1915", Bruno Dumont n'épargne personne : échappant à une sommaire opposition des classes, il noie tout le monde dans le même tonneau, locaux hébétés aux mœurs sauvages, mutiques ou bien proférant des paroles inégalement intelligibles, grands bourgeois consanguins issus de consanguins gagnant pour leur villégiature, dans une demeure nécessairement haut perchée, la Baie de la Slack, dans le Nord de la France. Incarnant l'un de ces nantis, on découvre un Fabrice Luchini tel qu'on ne l'a jamais vu : bossu, progressant d'un pas incertain, les bras pendouillant en avant, les traits tombant sur un menton presque constamment décroché, difficilement retenu par ses sourcils relevés, l'articulation molle, tantôt informe, tantôt tentant de se draper dans un semblant de virilité cossue... Affublée du rôle de l'épouse et de chapeaux invraisemblables, Juliette Binoche, aux antipodes de son rôle précédent auprès de Dumont, n'est pas mieux lotie, chargée de camper une bourgeoise hystérique, entre parages de la pâmoison et hauts cris.

Tout ce beau monde s'agite, se cherche, se plaît, mis en émoi par de mystérieuses disparitions se produisant dans l'idyllique baie. Tout à son entreprise de massacre, Bruno Dumont subvertit même les sons, humains et choses ne cessant de produire couinements et craquements saugrenus, générateurs de comique malgré ou à cause de la répétition. Soumis à ce traitement, le duo d'enquêteurs sur le modèle de Laurel et Hardy, l'énorme M. Machin et son adjoint Malfoy, dont le supérieur glapit le nom lorsqu'il se retrouve en situation de détresse, faisant alors entendre une série de "Ma foi, ma foi, ma foi"... On le voit, la religion reçoit sa dose de vitriol à grands coups d'encensoirs.

Il est certain que, pour entrer dans l'eau saumâtre de cet univers, il faut être doté d'un solide sens de l'absurde, et accepter de s'y rouler, tous freins lâchés, avec son créateur. On peut toutefois se demander quelle rage anime Bruno Dumont pour trouver une telle délectation à hacher aussi menu l'humanité qui passe à sa portée...

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