De la pâte à modeler qui fait pleurer

Avis sur Ma vie de Courgette

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La question, d'emblée, se pose : comment trois bouts de pâte à modeler peut bouleverser à ce point le petit cœur du spectateur ? Comment une tripotée de grands yeux d'enfants fatigués et dépressifs peuvent émouvoir jusqu'à faire couler les larmes des yeux ? Ma vie de Courgette est l'un de ces films que nous n'avions pas prévu d'aller voir. Qui nous tombe dans les bras comme tomberait un jour de pluie sans parapluie. Comment un dessin-animé à l'allure naïve et enfantine s'avère, en réalité, d'une brutalité sans nom ?

C'est l'histoire d'une courgette perdu au milieu d'une ratatouille, enfants aux grands yeux paumés dans la vie, délaissés par leur papa courgette et leur maman carotte. Ce sont des tomates qui se demandent quelle est leur vie de tomate, pourquoi le monde autour d'eux ne comporte que des légumes, pourquoi tout est vert, rouge, jaune, violet. C'est qu'il faut de tout pour faire une ratatouille, et que même, ici, les aubergines ne manquent pas, comme observé ici et là, le nom en fines lettres sur le menu du midi : a u b e r g i n e s. Il faudrait demander au petit rat de cet autre film la recette de cette fameuse Ratatouille, parce que ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il n'y a pas de patates dans la ratatouille, et pourtant, Ma vie de Courgette en est truffé : truffé de pommes de terres (et non de truffes), à commencer par la tête de Courgette et les frites jaunes et huileuses qui se serpentent dans chaque assiettes.

Courgette est une courgette. Il n'est pas comme Ratatouille qui est en fait, un rat (et non une ratatouille). Et comme toutes les courgettes, il est entouré de carottes, aubergines, tomates. Une famille de légume perdu au milieu de légumes, cette vie qui ne veut pas d'eux, délaissés, abandonnés, orphelin d'eux-mêmes et des autres.

Le choc éprouvé face à Ma vie de Courgette, à son milieu puis à sa toute fin, lorsque le générique sur une reprise du Vent nous portera déboule sans qu'on s'y attende, est d'une brutalité rare. Une secousse, une bourrasque de vent, un raz-de-marée, un vide, puis un trou. Très profond.
Ma vie de Courgette, de par son apparente simplicité, n'a pas la naïveté bienveillante d'un film pour enfant tout mignon et gentillet. C'est un choc d'une violence psychologique, un univers où des gosses en pâte à modeler se retrouvent seuls entre eux, avec eux-mêmes, avec la vie.
C'est l'histoire d'un enfant surnommé Courgette qui atterrit dans un foyer parmi d'autres enfants, abandonnés de leurs parents irresponsables, alcooliques, dangereux.

"Elle a des yeux qui font mal au ventre."

C'est la découverte du monde des grands. Des mots qui font mal, de l’argot, du sexe et de l'amour, de la violence du monde des adultes. De la grisaille de l'existence, de la noirceur que peut-être plusieurs vies. Celle, cruelle, inaltérable, de l'existence à la noirceur poussée à son paroxysme : celle de parents incapables de s'occuper de leurs enfants. Alcooliques, drogués, fracassés, rejetés de la société. Et les enfants, que sont-ils dans tout ça ? Seuls. Seuls avec eux-mêmes, seuls entre eux, et alors, par delà la cruauté naturelle de l'individu, du collectif, il y a la tendresse. La fraternité de l'amitié, l'amour des premières fois et puis la vie. La vie qui fait mal, la vie qui pleure, la vie qui rit, enfin.

Ce qui bouleverse, finalement, ce n'est rien d'autre que ce contraste, immense, entre une poésie grandiloquente, une naïveté dans des images époustouflantes de beauté, et le réalisme infiniment cru de l'existence la plus brute, la plus plate, la plus violente. Ce n'est rien d'autre que la préciosité de l'enfance dans la pollution de la vie. C'est une existence violente dans son langage, dans sa perception de la vie, dans son désespoir à dépeindre la cruauté de la bassesse de l'existence, le monde des enfants, face à celui, noir, du monde des adultes.
Il n'y a aucun manichéisme dans Ma vie de Courgette, mais une lucidité bien trop grande, une intelligence bien trop rare, sur les réalités individuelles, sur le monde écorché de l'enfance. Une enfance grise, déchue, abandonnée, mais finalement retrouvée, avec ses failles, ses défauts, sa capacité d'être ce qu'elle est : humaine. Humaine au milieu des humains, au milieu des autres, les adultes, ceux qui sont seul, comme tout le monde.

Ma vie de Courgette, c'est la solitude des êtres humains qui se réunissent pour ne faire qu'un. Une unité en groupe, une puissance collective en mouvement, un rayon de soleil contre la vie pleine d'injustice.

En sortant de là, on est vidé, détruit, démuni, grandit. Et on a envie de manger une ratatouille.

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