Life’s but a walking shadow...

Avis sur Macbeth

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Tout n'est que ténèbres lorsque la raison fiche le camp, laissant l'Homme seul avec sa petitesse et ses démons intérieurs. La morale, autrefois si vaillamment entretenue, est dorénavant perdue dans les méandres de la nuit et ne vient plus gêner celui qui souffre de ne voir se réaliser ses rêves de grandeur... Son ambition secrète, sans cesse refoulée, peu enfin s'afficher au grand jour et il fera tout pour la satisfaire. Cette couronne, il la veut et il l'aura, de gré ou de force, plus rien ne peut s'opposer à son ego surdimensionné ! Rien, sauf peut-être cette morale qu'il pensait définitivement oubliée et qui réapparaît subitement, sortant de nulle part, telle une voix d'outre-tombe qui viendrait susurrer des maux doux à l'oreille de sa conscience endormie. Les ténèbres s'emparent alors totalement de lui, de son corps comme de son esprit, transformants ses rêves de gloire et de fortune en affreux et pitoyables cauchemars. La fièvre le gagne, son esprit bouillonne comme la marmite d'une vile sorcière, le remords et la culpabilité ne le laisseront jamais en paix ! Le destin de Macbeth suit alors les chemins tortueux qui mènent aux enfers ; le retour en arrière est dorénavant impossible. Ce sont ces mêmes ténèbres qui ouvrent le film, imprégnant durablement la pellicule de leur pouvoir mortifère et qui plongent le spectateur dans un océan de désespoir. Ce dernier n'a plus qu'à prier pour que viennent enfin les premières images, désirant ardemment l'apparition d'une lueur d'espoir dans ce ciel ombragé par la folie.

Une fois n'est pas coutume, c'est avec un budget pour le moins restreint, digne d'une modeste série b, que Welles se lance dans la transposition sur grand écran de l'une des plus célèbres pièces de William Shakespeare. Mais plutôt que de bricoler une adaptation qui tienne vaguement la route, en masquant tant bien que mal l'aspect film fauché, notre homme assume tout et va transformer la pire des contraintes en atout gagnant. Comme il n'a pas les moyens de remporter la bataille du réalisme, il va préférer développer pleinement l'ambiance très particulière qui est véhiculée par la pièce. Plus qu'un simple drame, Macbeth est une œuvre incroyablement sombre, pleine de sang et de fureur, où résonne avec effroi la folie de l'Homme. Son adaptation cinématographique n'en sera que la simple représentation !

Le génie, ou le talent, de Welles est d'assumer pleinement la dimension théâtrale de son film et d'utiliser cette caractéristique pour renforcer son aspect surréaliste. Ainsi, l'ensemble du film sera baigné par un éclairage expressionniste, rappelant Murnau notamment, plongeant l'intrigue dans un noir charbonneux ou faisant surgir des ombres envahissantes sur un décor baroque et stylisé. Le château imposant, à même la roche, reflète la violence et la déraison du personnage ; tout comme cette couronne, ridiculement trop grande pour lui, ne fait que souligner son imposture ! Les éléments propres au théâtre, ou au factice, se voient clairement à l'écran (décor en carton-pâte, toile peinte, etc.) et viennent brillamment renforcer l'ambiance étrange, sombre voire malsaine voulue par Welles. Le reste de la mise en scène (les jeux d'ombre et de lumière, les cadrages singuliers et le travail sur les sonorités) est élaboré dans ce sens et lui permet d'éviter le piège du théâtre filmé.

Mais la maîtrise formelle serait peu de chose si l'interprétation n'était pas à la hauteur ! Ici, fort heureusement, les acteurs s'en donnent à cœur joie pour défendre avec ardeur le texte de Shakespeare : Welles, magnifiquement halluciné, incarne avec force cet homme qui s'est trop enfoncé dans le sang pour faire marche arrière ; Jeanette Nolan, quant à elle, compose une Lady Macbeth étonnamment nuancée et dont les remords persistants (les mains tachées de sang) finissent par la rendre terriblement humaine et presque touchante. Au final, avec des moyens dérisoires, Welles va à l'essentiel et touche du doigt l'essence même de la pièce : au diable les artifices, on ne retient que le destin tragique de ces êtres maudits qui ne se révèlent qu'à la lueur étrange du crépuscule (de leur propre vie). Fascinant !

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