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[Critique publiée dans CinéVerse]

Pedro Almodóvar a beau avoir fêté ses 72 primavera, son cinéma se révèle toujours plus engagé. Après avoir revisité la mémoire de l’Espagne de son enfance dans son autobiographie Douleur et Gloire, le réalisateur ibérique autopsie les déchirures héritées de la guerre civile espagnole, dans un thriller sur la maternité, Madres Paralelas. Son film le plus politique ?

Janis (Penelope Cruz) est photographe de mode. Avec son amant Arturo (Israel Elejalde) et son amie et patronne Elena (Rossy de Palma), elle tâche d’identifier au moyen de tests ADN, les corps de résistants républicains assassinés par les milices de Franco et enterrés dans divers charniers dans les terres d’Espagne. Lorsqu’elle tombe enceinte, elle fait la connaissance d’Ana (Milena Smit), jeune adolescente désemparée, avec qui elle partage sa chambre de maternité. Là encore, l’ADN va se charger de les rapprocher durablement.


Vas-y Franco c’est bon



Dès son introduction et une violente charge contre l’ex-premier ministre espagnol Mariano Rajoy, accusé de perpétuer la mémoire du dictateur Francisco Franco – dirigeant la péninsule de 1930 à 1975 – on comprend qu’Almodovar n’est pas juste venu nous parler d’une simple histoire de naissances parallèles. Bien sûr, les fondamentaux du réalisateur sont bien là, le jambon cru dans la cuisine, les homosexuels dans les placards, la Movida dans tous les décors. Mais depuis la maternité jusqu’au cimetière, c’est une grande parabole qu’il jette sur l’histoire de l’Espagne, rongée par le poison du mensonge et de la division, alors que la « défranquisation » du pays est à l’arrêt depuis plus d’une décennie.

Depuis le montage alterné sur les accouchements, superbe scène d’introduction du film, jusqu’aux couleurs Vertigo-hitchcockiennes – le rouge de la passion du présent, le vert du ressentiment du passé – c’est tout un pays duel, une Espagne fracturée qu’il met en scène. Comme toujours chez Almodovar, chaque protagoniste est hanté par une double identité entre lumières et ombres, double identité qui s’étend ici à tout un territoire, schizophrène dans sa reconnaissance du passé. Certes, le récit manque parfois de rythme et développement, et parait parfois invraisemblable. Mais il délivre toujours de déchirantes fulgurances dans ses portraits de femmes – soutenues avec délicatesse par le piano et cordes de la bande originale d’Alberto Iglesias.


On a échangé nos mamans



C’est un véritable thriller sur la maternité et la recherche des origines que livre Almodovar. Un thriller mélodramatique souvent, cruel parfois, mais toujours féministe. Dans ce récit où les géniteurs sont au mieux absents, au pire criminels, la quête de la justice est uniquement portée par les femmes. Cette quête est souvent douloureuse : après ADN et Julie en 12 chapitres sortis cette année, Madres Paralelas aime aussi gratouiller les orifices, pour décrypter le mystère de la naissance au moyen de la génétique.

Cette vérité génétique qui sort d’un ordinateur et révèle impitoyablement le nom de la mère biologique, est filmé comme l’on filmerait le viol d’un engagement sacré ; presque comme si le test de maternité venait prouver, sacrilège, que Jésus n’était pas fils de la Vierge Marie. Chez Almodovar, la mère est avant tout celle qui élève, celle qui aime, et non pas celle qui détient le bon test de maternité comme l’on détiendrait le numéro de loterie gagnant. Sa vérité est libératrice, courageuse et sans filet : elle ressemble à un coming out, pour une Espagne qui laisse ses cadavres dans les placards.

Ces Almodovariations pourront sembler trop démonstratives à certains, trop mélodramatiques, mais ce déterrage des morts et des secrets de famille, fait de Madres Paralelas un récit puissamment cathartique pour l’Espagne, dont on comprend mieux les turbulences mémorielles et les ressentiments toujours à vif des populations. Si ces femmes au bord de la guerre civile parviennent à se réconcilier autour de leur passé, alors on se prend à espérer que, peut-être, les hommes pourront suivre leur exemple.

Kieros
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