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Man on the Moon par Claire Magenta

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Trois années après la sortie de Larry Flynt en 1996, le réalisateur tchèque Miloš Forman revenait avec un nouveau biopic consacré à une autre figure du paysage étasunien : Andy Kaufman. Inconnu en France avant la sortie du film qui lui était consacré, mort prématurément à l'âge de 35 ans d'un cancer du poumon, celui qui se déclarait ne pas être un comique connut une carrière aussi fulgurante que controversée. Dynamitant les règles codifiées de l'entertainment US, Kaufman a redéfini les limites de la comédie. Révélé au grand public par ses passages dans la célèbre émission Saturday Night Live, puis en interprétant Latka Gravas dans Taxi la sitcom à succès de la chaîne ABC, Kaufman perfectionna en parallèle son art de la dichotomie à travers des prestations scéniques, sinon avant-gardiste, du moins plus proche de la performance que du comique télévisuel qui l'avait rendu célèbre. Provocateur au sens premier du terme, par son désir de susciter chez l'autre une réaction, quelle qu'elle soit, la vie d'Andy Kaufman offrait à la fois à Miloš Forman, un sujet détonnant, sous couvert d'une amère réflexion sur le monde du show-business, et à Jim Carrey, un rôle en or.

Coécrit par Scott Alexander et Larry Karaszewski, responsables des scénarios des biopics consacrés à Larry Flynt et à Ed Wood, Man on the Moon retrace sans surprise les grands chapitres de la vie d'Andy Kaufman. Relatant ses premiers succès dont sa participation à Taxi, le film relègue rapidement cette première partie de carrière alimentaire, pour s'intéresser à l'autre versant. Créateur du personnage Tony Clifton, chanteur fielleux à l'humour navrant, Kaufman souhaitait donc être davantage reconnu pour ses véritables qualités scéniques. Accompagné de son acolyte et ami Bob Zmuda (joué dans le film par Paul Giamatti), il mit en scène au dépend de son agent, George Shapiro, et du public un nombre conséquent de canulars défiant autant la bienséance que les limites imposées par le show-business.

Champion du monde autoproclamé de catch mixte, Kaufman aimait se cacher derrière une fausse arrogance en clamant à qui voulait l'entendre qu'il venait "de Hollywood". Du constat que "le public adore les affreux", après s'être caché derrière le méchant chanteur Tony Clifton, il décida de devenir un méchant catcheur, en ne s'attaquant exclusivement qu'aux femmes. Caricature de misogyne au dernier degré, "les femmes nous sont supérieures par bien des côtés pour faire la cuisine, le ménage, éplucher les patates, [...], elles nous battent, mais le catch...", « l'affreux » Andy Kaufman passait au niveau supérieur en combattant par la suite le champion poids lourd Jerry Lawler, roi du catch de Memphis, à grands renforts d'insultes provocatrices envers les "ploucs du sud". Il ne lui restait plus qu'une dernière marche à franchir, devenir l'ennemi médiatique numéro un en semant la zizanie dans certains shows télévisés tels Fridays ou le Late Night with David Letterman (qui lui offrit de nouveau une tribune en invitant Jerry Lawler). Anticonformiste, Andy Kaufman ne laissait plus personne indifférent. Celui qui voulait "prendre le public aux tripes", être aimé ou détesté, réussit son pari... avec le risque de n'amuser que lui-même et de devenir persona non grata.

A l'instar d'Amadeus qui était librement inspiré de la vie de Mozart, Man on the Moon suit ce même élan d'émancipation en réinterprétant sans ambages ladite histoire « officielle ». Présentée par Andy Kaufman imitant Latka Gravas, le préambule met ainsi en garde contre la qualité du long métrage et la véracité des faits évoqués : "Tout ce qui a le plus compté [...] a été changé et mélangé pour la construction dramatique", avant de conclure que "le film est fini", et de passer donc directement au générique de fin, après qu'il ait "décidé de couper tout le boniment". Un avertissement, en somme, pour un biopic, qui à l'image de son sujet, se joue de ses spectateurs (la découverte que Lawler et Kaufman étaient en fait de mèche se fait par exemple à rebours). Du simple procédé d'user de raccourcis et d'ellipses (dans le film, le premier passage au SNL et la participation à Taxi se suivent instantanément, alors qu'en réalité il faut compte un délai de presque trois ans entre ces deux événements), Miloš Forman et le scénario se plaisent à déformer la réalité (il n'a pas rencontré sa compagne Lynne Margulies sur le plateau de Merv Griffin), à changer la chronologie (le spectacle du Carnegie Hall date de 1979 soit bien avant qu'il ne découvre sa maladie), à semer le doute (la fin du film conforte l'idée que sa mort serait également un canular).

Incarné par un Jim Carrey en état de grâce (il remporta à cette occasion un Golden Globe), et entouré par de nombreux comédiens et personnes qui ont côtoyés l'humoriste à l'époque, de la simple figuration à des rôles secondaires, jouant ou non leur propre rôle (Danny DeVito, Jerry Lawler, Christopher Lloyd, Bob Zmuda, etc.), Andy Kaufman trouve, quinze ans après sa disparition, plusieurs alliés de poids pour défendre sa mémoire, et un Miloš Forman des plus inspirés pour livrer avec Man on the Moon un hommage sincère à la vie de ce génial manipulateur et amuseur atypique.

http://www.therockyhorrorcriticshow.com/2017/09/man-on-moon-milos-forman-1999.html

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