Sous la ligne des flottaisons intimes...

Avis sur Manchester by the Sea

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MANCHESTER BY THE SEA (13,9) (Kenneth Lonergan, USA, 2016, 135min) :

Ce mélodrame familial pudique nous narre le destin Lee Chandler, gardien d’immeuble et homme à tout faire vivant à Boston devant revenir brutalement à Manchester by the sea (ville côtière du Massachussetts) pour faire face à une tragédie et se confronter à son passé. Tout d’abord plus connu par ses qualités de scénaristes notamment avec Mafia Blues (1999) et Gangs of New York (2002), Kenneth Lonergan a rencontré des fortunes diverses avec ses propres réalisations. Son premier film Tu peux compter sur moi en 2000 connu le succès critique mais après l’expérience désastreuse de Margaret sorti en 2011 (conflit judiciaire avec la société de production Fox Searchlight Pictures) nous pensions ne plus revoir cet auteur derrière une caméra. De cette expérience douloureuse Kenneth Lonergan va livrer une histoire où il est difficile de tourner la page et de panser ses blessures intimes. Une renaissance saluée par les critiques et les nombreuses nominations aux Golden Globes 2017 avant celles assurément des futurs Oscars. D’emblée la mise en scène installe le décor où ciel et mer se confondent dans un mélange de gris bleuté par une photographie mat dans une lumière hivernale où une scène de pêche en famille nous présente les personnages principaux au son d’une chorale aux allures de cantique. Le ton est donné, il sera glacial. Juste quelques réchauffements telluriques de drôlerie ou de colère viendront réchauffer ce récit enveloppé de neige. Après ce prologue la caméra se concentre autour du frère cadet Lee, servant à partir de là quasiment d’unique de point de vue au récit. On découvre par petites touches réalistes son quotidien fait de multiples tâches (déblaiement de la neige, travaux de plomberie, changement d’ampoules…) effectuées et un être humain comme absent du monde qui l’entoure. La mise en scène très précise va largement utilisée le sens du cadre sans grand mouvement de caméra en apposant son cadrage sur d’autres cadres (allées, porte, fenêtres, carreaux etc..) soulignant ainsi l’état d’esprit d’enfermement de ce frangin. Une vie monotone interrompue par un coup de fil tragique engendrant le départ précipité de Lee vers sa ville natale, où habitait encore son frère aîné Joe. Ce changement géographique engendre un voyage intérieur intime où les fantômes du passé ressurgissent au gré de souvenirs douloureux présenté sous la forme de flashbacks. Des flashbacks judicieusement agencés pour nous permettre de rentrer petit à petit dans la tête de Lee et de comprendre de mieux en mieux les choix ou non choix du présent. A mesure que ce procédé scénaristique se développe, la chair brisée de cet homme en « survie » se dévoile, comme une mise à nue, une caméra scalpel pour une auscultation de la culpabilité, qui par le choix de placement d’angles de vue ou de placements des acteurs confirme l’isolement psychologique du « héros ». Cette chronologie du récit éclaté offre paradoxalement une meilleure linéarité à l’intrigue et accompagne mieux la progression mentale de Lee. Optant pour une grande sobriété pour éviter tout pathos le parti pris parfois trop solennel trouve son paroxysme dans la scène horrible (incendie d’une maison) et centrale du film montrée uniquement à l’aide d’un montage aussi puissant qu’agaçant et dont la longue partition musicale du célèbre « Adagio » d’Albinoni vient de manière surannée et pompeuse figer nos émotions alors qu’elles auraient dû nous dévaster totalement, comme ces flammes ravageant de façon inéluctable des vies. Le récit se décline ainsi avec pudeur. Les différentes relations complexes entre les personnages se révèlent ainsi, dans le frimas d’un hiver, où même la terre trop gelée ne peut accueillir un homme déjà refroidi par un cœur trop fragile. Par le biais d’un récit au rythme lent, comme la vie, par sa volonté ténue de distance par rapport au drame, le cinéaste ne provoque pas forcément l’empathie requise pour nous faire chavirer par ces cendres du temps sous l’écume des jours. La scène la plus poignante du film se trouve dans la rencontre au hasard de Lee avec son ex-femme rongée par le chagrin et par une culpabilité différente de son ex compagnon, la sincérité et la justesse nous bouleverse. Mais heureusement également quelques situations plus légères et drôles, notamment dans la relation entre Lee et son neveu adolescent Patrick, viennent strier cette fresque de l’intime par des situations humoristiques alternant avec les moments mélancoliques où la violence surgit dans un éclair de colère ou encore lors de bagarres prétexte à des séances de punitions. Un thriller de l’âme aux forts accents christiques ou la résilience valsent avec la rédemption, pour aider à mieux vivre avec les fantômes invisibles mais si présents. La partition musicale élégante mais parfois trop ampoulée de Lesley Barber, accompagnée par de célèbres morceaux de musique classique, laisse le déluge lacrymal annoncé, enfermé dans les flocons de neige qui recouvrent la ville sans nous faire fondre. La dignité du film repose sur une composition remarquable de Casey Affleck, fragile, brisé et émouvant, ses retenues secouées par une violence sous-jacente viennent saluer un acteur qui mériterait juste récompense. Le reste du casting est impeccable, Michelle Williams superbe dans l’extériorisation de ses émotions, Kyle Chandler très convaincant en grand frère bienveillant ainsi que le jeune Lucas Hedges viennent compléter une distribution épatante. Une œuvre minimaliste exigeante, hommage au genre mélodrame dont certains aspects de mise en scène viennent frustrer un peu l’émotion. Venez découvrir l’absence et les fêlures, au cœur de cette bourgade au nom poétique : Manchester by the sea. Rugueux, naturaliste, inégal et humain.

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