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Manchester by the Sea par JanSeddon

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ATTENTION, SPOILERS !

Drame « indé » si aveuglément acclamé par la critique qu’il est malheureusement devenu l’un des principaux favoris de la prochaine course aux oscars, MANCHESTER BY THE SEA suit Lee Chandler (Casey Affleck) qui, après la mort soudaine de son grand frère Joe (Kyle Chandler), devient le tuteur légal du fils de ce dernier, Patrick (Lucas Hedges). Pour cela, il doit cependant retourner dans sa ville natale, Manchester-by-the-sea, et y affronter le terrible passé qu’il avait fui. Dans ses prémices, le premier film de Lonergan peut effectivement impressionner, d’autant plus qu’il emploie un montage morcelé cherchant sciemment à complexifier une intrigue au demeurant profondément simpliste et artificielle. L’utilisation forcée de « flash-back » n’est en vérité qu’un cache-misère grossier qui, plutôt que de renforcer un quelconque contraste entre un passé supposément « joyeux » (puisqu’il ne le semble jamais vraiment à l’écran) et un présent supposément « triste » (puisqu’il ne le semble jamais vraiment à l’écran), se contente de masquer la prévisibilité d’un récit qui ne nous épargnera aucun poncif.

Une fois débarrassé de ce vernis, que dire sur MANCHESTER BY THE SEA ? Puisque le film suit un personnage en proie au deuil, la logique narrative aurait voulu que celui-ci fasse face à ses traumas et en guérisse, ou tout du moins qu’il essaye de les surmonter. Le principal problème de MANCHESTER BY THE SEA - qui regorge de bien d’autres défauts frustrants - est justement son refus de toute évolution narrative afin de privilégier le portrait d’une réalité désespérément statique, interdisant à son héros un cheminement fictionnel logique et cohérent sous prétexte que l’homme peut être – dans la vraie vie - faible et reculer piteusement devant l’incommensurable angoisse que nécessite au préalable un geste tel que le « lâcher prise ». En collant à cette réalité dont le « minimalisme » et le caractère « aléatoire », voire « insensé », empêchent de conférer une signification certaine à un enchainement d’événements, MANCHESTER BY THE SEA réduit la visée de son histoire, notamment sa portée morale et symbolique.

Comme on pouvait le prédire dès les premières scènes, le héros se révélera effectivement incapable de se remettre des coups durs de son existence, y compris avec l’appui de son entourage compréhensif. De son côté, le fils parviendra sans trop de mal à faire son deuil, et ce, malgré une pathétique tentative de la part du réalisateur d’instiller un doute avec cette séquence pendant laquelle l’adolescent est victime d’une « crise de panique » devant son congélateur (son père décédé se trouve alors à la morgue). Si l’on suppose au départ que le film s’amusera d’un basculement « inattendu » qui ferait du fils le véritable « tuteur » chargé d’aider le héros adulte à soigner sa blessure, le constat final consternant du long métrage, provenant de ce refus de toute psychologisation dont se targue le cinéaste qui croit vraisemblablement avoir fait là un choix salutaire et original, annule tout semblant de progression dramaturgique et donne la désagréable impression d’avoir assisté à une intrigue inutilement rallongée : l’« issue » couarde que choisit en définitive Lee lui avait été proposée dès la première demi-heure.

Ne pas reconnaître quelques qualités à MANCHESTER BY THE SEA serait cependant injuste. Le film est élégamment cadré et éclairé, ce qui l’éloigne heureusement de tout misérabilisme racoleur et de toute pornographie lacrymale (si vous en voulez, l’ignoble et irresponsable THE LAST FACE de Sean Penn est projeté en ce moment même dans toutes les salles de France). La bande son, parfois trop appuyée lors de certaines séquences « muettes », est en parfaite harmonie avec la retenue, la mélancolie poétique et le rythme lancinant de l’intrigue. Le jeu du casting est sans fausse note malgré des personnages soit unilatéraux, soit perpétuellement engoncés dans des situations clichetonnesques : le héros qui noie son chagrin dans l’alcool avant de déclencher une bagarre dans un bar, les parties de pêche idylliques et fraternelles, les longues introspections en plans fixes au bord de la mer, etc…

On peut toutefois émettre une réserve quant à l’hystérie étourdissante de la presse autour de l’interprétation apparemment prodigieuse d’un Casey Affleck pourtant résolument mono-expressif et s’exprimant d’une voix monocorde, coincé dans la peau d’un personnage ingrat car irrémédiablement antipathique, peureux et « statique ». A l’inverse, les quelques apparitions de Kyle Chandler et surtout de Michelle Williams qui incarne l’ex-femme de Lee suffisent pour impressionner, en particulier l’ultime apparition de cette dernière au cours de laquelle l’actrice dégage une fragilité et une intensité qui parviennent presqu’à fissurer le jeu désespérément en retrait et détaché de Casey Affleck. Et il faut bien admettre que, si son personnage est déjà trop absent et un brin léger, elle est de loin le seul personnage féminin qui ne soit pas esquissé sommairement ou d’une façon un tantinet misogyne : l’alcoolique qui trouve la « rédemption » en devenant une bigote maladroite, les deux « copines » du fils Chandler (la conduite malhonnête de ce dernier envers elles n’est pas un instant condamnée) ou encore les deux jeunes femmes désabusées qui tentent – par le biais de stratagèmes honteusement éculés – de draguer ce héros si séduisant dans sa mélancolie dépressive.

L’absence de résolution de MANCHESTER BY THE SEA serait toutefois acceptable si cet échec du personnage était souligné comme tel, donnant ainsi au public un exemple « à ne pas suivre » et assumant du coup une tonalité tragique qui ferait de son héros un homme si brisé qu’il en devient irréparable. Or MANCHESTER BY THE SEA orchestre une conclusion dont l’apparent optimisme n’est qu’un leurre destiné à caresser le spectateur dans le sens du poil : Lee, malgré le fait qu’il avoue baisser les bras pour retourner plus ou moins à son point de départ, se résout à acheter un canapé-lit afin de pouvoir accueillir occasionnellement ce jeune homme dont la charge lui était dévolue et dont il vient pourtant de se défausser définitivement. Happy end ? Bien évidemment que non, mais l’entourloupe fonctionne : on peut d’ores et déjà prédire que MANCHESTER BY THE SEA, par sa facilité et son conformisme, risque bien d’ajouter une moisson d’oscars à ces hourrahs critiques et publics aisément obtenus.

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2017/01/manchester-by-the-sea/nocturnal-animals/quelques-minutes-apres-minuit.html

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