La mouche est très moche

Avis sur Mandibules

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En fait, je crois que je m’en fous.
Mandibules (épilogue)

I don't want you to think, I don't want you to intellectualize, I want emotions
Das Foto-shoot

Je ne suis habituellement pas réfractaire de la Dupieux-mania, j'ai vu Au poste et Le Daim avec plaisir au cinéma, dans des salles où l'impression sitcom des rires mondains à chaque vanne dans la salle n'était pas si présente que cette fois-ci. Et je suis loin de reprocher à Dupieux de produire le rire, mais il s'est malheureusement inscrit avec ce film, parmi ceux qui, dans la comédie française, font rire gras. On se marre bien, on en sort avec une sorte de caution intellectualo-débilisante, on s'inscrit finalement parmi ceux qui comprennent, qui sont capables de second degré, là où tout réfractaire serait une attaque à cette étrange secte. Très déçu par ce film, je n'en reste pas moins admiratif de ce génie du scénario, et des rencontres improbables: de Rubber au Daim, ce génie de la vie quotidienne a de beaux jours devant lui, et Mandibules s'affiche comme un raté inattendu mais assez compréhensible.

Mandibules: une structure fébrile tombe en miettes

Une erreur de casting: des rencontres improbables, chez Dupieux, il y en a beaucoup: ici, la trop probable association de Grégoire Ludig et David Marsais, après Au Poste! qui avait évité cet écueil, place ce film sous le signe des deux humoristes: on s'attend au Palmashow, et on n'a qu'une version étirée, édulcorée et fébrile du duo génial dans leurs sketchs. Leur trop grande complicité fait des étincelles lors de la rencontre du reste du casting, qui sert quasiment de figuration: on va jusqu'à supprimer le caractère singulier du personnage d'Adèle Exarchopoulos. C'est bien un aveu de défaite quant au potentiel de la vanne, pourtant ressort galvaudé de nombreux sketchs. Sur près de 45 minutes de présence à l'écran, Dupieux se voit obligé d'utiliser un coup de théâtre (sa soudaine autant que miraculeuse guérison) pour éviter de lasser. Mais sans doute un peu tard...

Un scénario bancal, attendu et lassant: ici, il n'est question que de ressorts farcesques, toute émotion, pourtant si bien amenée habituellement chez Dupieux, est évacuée. Le film se veut "à sketchs", sans aucune surprise (sinon pour les personnages). Le réalisateur joue à fond la carte Deus Ex Machina: les péripéties où s'embourbent les personnages offrent des coups du sort leur permettant de s'en sortir sans aucun suspens, pour que la grossière farce continue. Un scénario, donc, qui manque clairement d'inspiration, chose inhabituelle chez Dupieux, là où la longueur paradoxale du film par rapport à son format court est manifeste.

Je pense qu'il est très important de prendre en compte ce qui vient avant pour comprendre pourquoi ce film peut être une si grande déception.

Comment en est-on arrivés là?

D'abord, on peut noter la tendance contradictoire, chez Dupieux, à revendiquer l'absence de profondeur quand on lui fait remarquer, et à revendiquer la profondeur quand on place au premier plan l'aspect comique de ses films. Ce paradoxe, créé volontairement, le place comme un insaisissable et lui permet de toucher un très large public. L'appel à ne pas intellectualiser ses films est un peu fort, depuis son Mulholland Drive personnel, tel que nombre de critiques renomment Réalité. Mais ne se mesure pas à Lynch qui veut. Dupieux ne peut pas s'en foutre, et son flegme n'est que la façade qu'empruntent les petits génies pour qui faire d'aussi bons films ne demandent aucun effort. Des interviews aux contradictoires revendications de Das Foto-Shoot (sur les réalisateurs tatillons et moqués) et Bois, cerveau, TV (où l'humain meurt sous le sucre et la merde), il ne fait pas de choix, et moque tout ce qui est moquable, dans une satire sociale constante où on a un avis sur tout mais surtout pas d'avis.

La volonté, non de faire un bon film, mais de faire un film qui fonctionne: Mandibules a tout d'une comédie marketing: le nom Dupieux pour les "cinéphiles", le Palmashow pour les ados nostalgiques, Adèle Exarchopoulos pour Télérama, une comédie vendue comme grand public à l'ère du post-confinement. Finalement, un film qui revendique "faire du bien" et "vider la tête".

Le trop-plein du duo comique: Dupieux mise souvent sur des têtes d'affiche éclectiques. Faire travailler ensemble une actrice de drame (Adèle Exarchopoulos), un duo comique absurde, issu de YouTube (le Palmashow) et un rappeur célèbre (Roméo Elvis) n'est plus un défi: il ressemble étrangement à une recette qui fut fructueuse dans Au Poste! faisant travailler ensemble Poolevorde (acteur reconnu), Ludig (humoriste YouTube), Monsieur Fraize (humoriste France 2), Anaïs Demoustier (tête d'affiche de nombreux drames à ce moment là) et Orelsan (rappeur célèbre); dans Le Daim, le duo improbable Dujardin (comédie) et Adèle Haenel (drame); ou encore dans Steak, encore un duo comique célèbre (Eric et Ramzi). Finalement, à chaque fois, il y en a pour tous les goûts. Mais on ne peut reprocher à Dupieux de s'appuyer sur une recette qui marche. Ici, tout est question de format: les deux humoristes du Palmashow sont présents dans plusieurs films depuis la fin de leur émission, et s'ils n'ont jamais le rôle principal (Bonne Pomme avec Deneuve et Depardieu, Santa & Cie avec Chabat et Pio Marmai ou plus récemment Adieu les cons avec Efira et Dupontel), ce n'est pas pour rien: les deux humoristes sont bons dans leurs apparitions furtives, jouant des figurants, apparaissant à l'écran quelques minutes, mais difficilement tenables sur près d'une heure et demie.

Finalement, le film laisse un goût amer: loin de faire la fine bouche, je suis déçu que le réalisateur de talent qu'est Dupieux, n'ai, pour le coup, pas été très fine mouche.

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