Boîte d'ennui

Avis sur Mektoub My Love : Intermezzo

Avatar Hilàrio Matias Da Costa
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Tenter de régurgiter un peu de ce que l’immense Abdellatif Kechiche nous a violemment forcé à avaler durant plus de 3h30 (faisant suite et parenthèse au plus beau film français de 2018, Mektoub My love : Canto Uno) est une tâche ardue : trois jours après sa projection, le plat qui a enflammé toutes les langues de la Croisette, des festivaliers, des journalistes et des critiques irrite encore les trachées jusqu’à rendre imprononçable tout discours intelligible.

En effet, Mektoub my Love : Intermezzo est de ces films d’avance maudits, dont la compréhension et l’accueil sont tributaires des réactions épidermiques qu’il a engendré et qui arrivent aux oreilles des curieux. Si bien que le film (au regard de Twitter et à l’écoute des retours) ne semble plus se résumer qu’aux controverses autour des conditions de travail (bien qu’il s’agisse d’une question hautement importante) des acteurs et aux 3:30 de fesses, de machisme, de sueur et de cunnilingus. Vraiment ?

Alors, au-delà de l’effet « choc-bourgeois » que Thierry Frémaux se plaît à infliger chaque année aux yeux endormis des festivaliers (on aurait d’ailleurs plutôt projeté le film en Séance de Minuit, où il aurait profité du souffre d’un Gaspar Noé), quid de l’intérêt de ce bloc de cinéma brut, brutal, monté au couteau et lâché comme une bombe irrévérencieuse sur la Croisette ?

Intermezzo se vit comme un entracte ultra éprouvant, une expérience exorbitante rendue possible par le calme (relatif) du précédent : ne comptent plus que la jouissance, le mouvement, l’ondulation des corps au rythme calqué, incessant, sur le pouls maintenu élevé des spectateurs toujours en place. Une torsion neuronale, sensitive et érogène de 3:30 où l’hédonisme débridé de Kechiche trouve ici son point d’acmé (et de non-retour) ; où l’image, le montage (coupé au couteau, brut et abrasif comme un cul-sec de vodka pomme) suent tout autant que personnages et spectateurs.

Bien entendu, on retrouve les corps et la gouaille solaire des incroyables Ophélie (Ophelia Bau), Charlotte (Alexia Chardard), Céline (Lou Luttiau) et Camélia (Hafzia Herzi, qui présente également son premier film en tant que réalisatrice Tu mérites un Amour à la Semaine de la Critique) auxquels viennent s’ajouter de nouveaux venus. Mais détrompez-vous : nous sommes ici tout sauf en territoire connu : exit l’impressionnisme solaire, la lenteur extrême dévoilant les effets du désir jusque sous la chair même. Comme le cinéaste l’a lui-même souligné durant la conférence de presse, place ici à un essai plastique « cubiste », éclaté, bien plus statique et épileptique que lent (fondé sur des répétitions de motifs et sur un mode circulaire, comme une interminable musique électro), dépouillé d’enjeux actanciels purs pour enfin accomplir l’idéal kéchichien de toujours : extraire le suc du réel et des corps jusqu’à plus soif.

Au-delà des très très compréhensibles controverses (tant les rapports hommes-femmes, bien que non excusés dans le film, réveillent les traumas et plaies béantes de notre culture du viol, avec une certaine complicité de la part du réalisateur), il reste indéniable qu’au-delà de ses travers, le film réussit enfin la prouesse d’achever la recherche sensualiste d’un immense cinéaste dont la filmo n’est plus à rappeler. Ici, la réflexion méta artistique sur la pulsion scopique (déjà entamée dans Canto Uno autour du personnage d’Amin) est achevée, éradiquée car complètement incorporée à la forme même (si bien que le personnage se fait presque absent) : il n’y a plus que des corps jetés violemment en pâture dans la fosse moite qu’ouvrent la boîte de nuit et l’objectif de la caméra dévorante. Une Géhenne érotique au dernier étage d’un paradis artificiel aux relents d’enfer, où l’anxiété d’un désir inassouvi et de corps endiablés, suant et exultant, n’est pas sans rappeler le récent Climax d’un certain Gaspar Noé (Wild Bunch, 2018), film où le bouillonnement générationnel de notre époque s’incarnait là aussi dans une chorégraphie tournoyante et volontairement vaine, spectaculaire et assumée comme telle, où les corps exultaient, en une transe dansée, le désir et la quête de jouissance jusqu’à l’abîme, l’évanouissement, la mort. Deux points de non-retour du cinéma.

Ici, bien sûr, pas de bain de sang final, mais un bain de sueur nerveuse et l’incroyable prouesse d’avoir interverti le cinéma (l’art – dans l’acception commune – de la contemplation passive et du simple voyeurisme) et la vie elle-même, physique, énergétique, faite de flux incessant, contingents et mus par le simple désir vital. On y est, finalement, après les sept précédents coups d’essais du réal : ne reste plus que cette essence distillée par 3h30 de fessiers passés au pressoir.

« Arrête de regarder, vis », lance d’ailleurs le personnage de Meleinda El Asfour à Amin autant qu’aux spectateurs. Qu’on aime ou non, un turning point majeur dans le cinéma naturaliste (et pas seulement) français.

Mais c’est aussi ce qui fonde le paradoxe éthique et moral du film : si l’on accepte d’être embarqué, l’expérience s’avère d’une incroyable maîtrise et efficacité, bien que moins picturale et éblouissante que le premier volet, qui envoûtait au lieu de matraquer. Si l’on s’attarde cependant à une lecture intellectuelle, distanciée et analytique de l’œuvre, ne reste alors que la vanité prétendue des dialogues, la crudité concupiscente des corps et de la scène de sexe, le machisme des hommes de la boîte et le male gaze sur-surligné du cinéaste qui ne met même plus d’ornières pour se cacher…

Mais Kechiche, justement, ne s’en cache pas : à la manière d’un peintre, il rend ici compte des femmes sans éluder la dimension corporelle que le désir prend en compte en chacun de nos rapports humains : oui, chacune d’entre elle est à un moment soumise au harcèlement, aux pressions, au regard objectifiant. Mais – bien qu’on se demande si le cinéaste ne s’y complaît pas un peu – il faut tout de même saisir que les deux premiers facteurs participent d’une vraisemblance liée au naturalisme de son cinéma, et que le dernier est avant tout un cri d’amour (extrêmement critiquable) à la femme comme esprit et corps, tant filmer l’humain est pour lui une affaire « méta-physique ». L’un ne va pas sans l’autre : complexe et individuée, aucune femme ne correspond à un stéréotype sexué, pas même Marie (la nouvelle recrue), étudiante parisienne intello-coincée qui s’émancipe de son carcan pour s’encanailler dans la bacchanale collective. Pourtant, il reste indéniable que le trop-plein et la vulgarité surgissent bien vite lors de la projection : alors que le Canto Uno, La vie d’Adele et ses précédents films proposaient tous un garde-fou scénaristique et sociologique à la voracité du cinéaste, ici tout est donné à voir, sans médiation, sans la caresse douce et bienveillante du premier volet. Tout se fait chair, et avant tout les femmes : à vous de juger si son amour des corps peut l’excuser.

S’il fallait jauger l’œuvre en fonction de critères moraux, nous serions alors dans un au-delà nietzschéen absolument créateur (et, il faut le dire, également dangereux : une enquête policière serait en cours autour de la direction des acteurs par Kechiche).

Mais, malgré tout, de la vulgarité dite « pornographique » surgit un(e) rai(e) de poésie et une ode libertine à la vie, à mille lieux de la beauté du premier, mais une incroyable proposition formelle offerte, comme cadeau empoisonné, à Cannes et au cinéma.

Absolument critiquable, absolument génial : d’ores et déjà cultissime et historique, un grand film expérimental.

Le dernier mot à Alain Souchon :

Rétines et pupilles
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes
Voir sous les jupes des filles
Et la vie toute entière
Absorbés par cette affaire
Par ce jeu de dupes
Voir sous les jupes des filles
Elles, très fières
Sur leurs escabeaux en l’air
Regard méprisant et laissant le vent tout faire
Elles, dans le suave
La faiblesse des hommes, elles savent
Que la seule chose qui tourne sur terre
C’est leurs robes légères

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