La Ronde du présent

Avis sur Memento

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Ce dont le film ne parle qu'à sa toute fin, et qui constitue son véritable propos, c'est de cyclicité. En apparence Memento se regarde comme une enquête somme toute banale. Certes déployée à rebours, mais rectiligne. On pense que le film traite avant tout de la détresse d'un homme, incapable de tirer un trait sur son passé, à la recherche de l'assassin de sa femme. Sacrifiant son corps et son esprit au profit de cette recherche jusque-là vaine, instigatrice d'une errance au travers des États-Unis. Il s'agit pourtant d'un objet bien plus intéressant. La forme n'étant par conséquent loin de n'être qu'un exercice de style, un outil-malin pour conférer à un thriller en soi commun une fibre originale. Fond et forme sont en réalité plus profonds que cela puisque Christopher Nolan, avant d'aborder le thème rebattu de la vengeance désespérée, aborde, non sans une certaine ambition, un sujet aussi complexe que la mémoire.

C'est au terme de dix ans de réflexions occasionnelles sur le film, après plusieurs visionnages de celui-ci, et surtout après avoir vécu une histoire étrangement similaire, que j'ai l'impression d'avoir réussi à cerner ce que d'autres avaient peut-être cerné instantanément à son contact. Cette certitude-là, qui s'est soudain emparée de moi et m'a permis d'identifier, après tout ce temps, la véritable force du film, me conforte dans l'idée qu'il est question d'une œuvre hautement plus importante et intéressante que l'on ne pourrait l'imaginer dans un premier temps. Les qualités qu'on lui attribue sont certes nombreuses et flatteuses, mais on ne dépasse que rarement le stade du thriller maîtrisé. Alors que, comme je m'évertue désormais à le penser et à le dire, nous sommes devant un objet bien plus colossal, qui mérite, tout du moins dans mon esprit, une place de choix parmi les films les plus fascinants de tous les temps.

Pour en arriver à cette conclusion il a fallu que je passe par une expérience personnelle, qui n'a rien à voir avec le cinéma mais qui a agi comme un déclic réflexif. Curieuse trajectoire par ailleurs, rare et envoûtante, que celle de ces moments de vie qui, tout à coup, font surgir le souvenir d'une œuvre et l' « ouvrent » pour nous comme elle-même n'avait pas pu le faire. Dans les rues autoroutières de Los Angeles, peu après la tombée de la nuit, j'ai vu ce vieillard éperdu, comme il y en a des milliers dans cette ville infâme. Il était au milieu de la route, frôlé de part et d'autre par des véhicules qui l'ignoraient à toute allure. Je suis allé le tirer de là.

Après m'être enquis de ce qu'il voulait faire (i.e. : aller récupérer quelqu'un à l'aéroport), je l'ai aidé à mettre en œuvre cette entreprise, bien que demeurant sceptique quant à la véracité de son histoire : il bafouillait, divaguant, le regard dans le vide et prenant à peine conscience de ma présence. Comme prévu nous sommes montés dans un bus en direction de l'aéroport, et c'est alors que j'ai appris, sans grande surprise, qu'il n'y avait en réalité personne à récupérer là-bas. Non pas de sa bouche (lui continuait à croire en son histoire), mais de la bouche du chauffeur de bus, m'informant que ce vieillard passait toutes ses soirées à « aller chercher quelqu'un à l'aéroport ». Il me disait ça avec un mépris moqueur à l'égard du pauvre type et me conseillait de lâcher l'affaire.

Mais je suis quand même allé au bout de ma démarche. J'ai passé deux heures à ses côtés, le conduisant jusqu'à l'aéroport et le laissant là, de nouveau éperdu parmi une foule pressée de passagers. Avant de ressortir dans l'air chaud et étouffant de cette cité démoniaque, agrippé au cou par les mains invisibles d'un film qui revenait vers moi. J'ai pris conscience de ce qui se jouait chez son personnage principal. Plus que d'être le désir d'achever une tâche (aux fondements d'ailleurs erronés), il n'est question que du désir de se sentir humain. Ôtez la mémoire à un être humain et il n'en a plus que l'apparence. Le passé permet de construire le présent dans un but futur. Guy Pearce se sert de la seule chose dont il se souvient (sa femme, mourant) pour construire le présent (l'enquête) dans un but futur (tuer l'assassin).

Or il ne s'agit que d'une fausse réalité, d'une histoire qu'il se raconte à lui-même. Comme le vieillard de Los Angeles et son histoire d'aéroport. C'est leur seul moyen de se sentir humains, vivants. Lorsque Guy Pearce ferme les yeux, sa seule hantise est que le monde ne soit plus là, qu'il ne l'ait plus attendu, qu'il ait décidé de l'abandonner. Il n'a pas peur de ne pas retrouver l'assassin de sa femme, il a peur de se perdre dans le présent. Cette peur devient un remède, car elle le pousse à former de lui-même un passé et un futur, qui l'aident à « vivre ». Et ce même si, d'un œil extérieur, cette vie-là, cycliquement inutile, ne fait pas sens.

En devient alors le plus attachant, après coup, le personnage de J.G, aide extérieure ayant conscience de cela et finissant par « lâcher l'affaire ». De quoi me sentir doublement attaché à lui, moi qui me suis retrouvé dans une position identique l'espace de quelques heures et moi qui suis, également, un J.G ; Guy Pearce pouvant débarquer d'une seconde à l'autre pour me dégommer la tête en guise de vengeance sanguinolente. C'est cette particularité-là du film qui, au-delà de tous les autres thèmes abordés, le rend si spécial à mes yeux.

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