Lettres sur notre folie

Avis sur Memories of Murder

Avatar Elergy
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C'était un projet de critique dans le cadre de mes cours mais je trouvais intéressante l'idée de vous la partager ici. Enjoy !

Le mystère sur l'identité du tueur à l'origine du film Memories of Murder enfin percé à jour ? Cela pourrait bien être le cas. En effet, la police sud-coréenne a récemment retrouvé des traces d'ADN appartenant à un homme de 56 ans qui correspondrait au profil du tueur. L'affaire avait semé la terreur en Corée du Sud, entre 1986 et 1991, 10 femmes avaient été violées et assassinées dans la province de Hwaseong au sud de Séoul. Malgré la mobilisation de milliers de policiers et l'immense chasse à l'homme qui en a découlé, l'affaire n'avait jamais été résolue jusqu'ici. Le mythe autour de cette série de meurtres est donc désormais percé à jour. Mythe qui aura inspiré le réalisateur Bong Joon-ho pour son film Memories of Murder. Sorti en 2003, Memories of Murder raconte l'histoire de deux inspecteurs de police, l'un de la campagne et l'autre de Séoul, aux méthodes radicalement différentes, qui vont devoir coopérer pour découvrir le tueur en série qui a terrorisé le pays de 1986 à 1991.

La première chose qui frappe lors du visionnage de Memories of Murder, c'est son ambiance. L'atmosphère de Hwaseong, la province où se déroule l'histoire, est réellement pesante et sombre. Cela est dû en grande partie à la photographie du film absolument sublime offerte ici par Kim Hyeong-gyu. Les couleurs sombres et la composition remarquable mettent parfaitement en valeur le mystère et l'horreur planant sur la province sud-coréenne. L'atmosphère du film est réellement prenante et nous plonge rapidement dans l'histoire en y apportant une touche mystique ce qui donne un cachet unique et rarement vu au cinéma.
Cet aspect mystique est d'ailleurs renforcé par les décors de Hwaseong. Bong Joon-ho et son équipe ont réussi à capter la beauté des paysages de la campagne sud-coréenne tout en y implantant cette atmosphère poisseuse, captivante et définitivement mystérieuse à l'image du brouillard planant une bonne partie du film. Un véritable soin a également été apporté pour les décors urbains, reflétant la réalité sociale et économique des campagnes sud-coréennes à la fin des années 80. Des champs de Hwaseong à la carrière en passant par le commissariat, on voyage dans beaucoup de décors tout au long du film et chacun a bénéficié d'un soin tout particulier ce qui renforce encore une fois l'atmosphère créée tout au long de Memories of Murder.
Enfin, l'ambiance unique de l’œuvre de Bong Joon-ho est complétée, transcendée et sublimée par la bande originale composée par Tarô Iwashiro. La bande originale convient parfaitement à l'ambiance du film et participe directement à l'essence du film. L'immersion dans le film devient totale grâce aux thèmes à la fois entraînants et mélancoliques de Tarô Iwashiro. Notamment avec le thème principal avec ses chœurs féminins, pouvant renvoyer aux victimes du tueur de l'histoire, qui nous rappellent toute la noirceur, le mystère et la mélancolie qui se dégagent du récit.
Bong Joon-ho réussit donc ici parfaitement à retranscrire la terreur ambiante présente à l'époque des faits. Cette atmosphère sombre, triste, mystique et quasiment en dehors du temps permet donc de rendre le récit plus viscéral que jamais. Un récit où Bong Joon-ho a pu appliquer son style et distiller les thèmes récurrents dans ses œuvres.

Effectivement, Bong Joon-ho, récemment auréolé du succès de son dernier film Parasite au Festival de Cannes qui a remporté la Palme d'Or, est un réalisateur ambitieux au style et aux thématiques récurrentes dans toutes ses œuvres. Memories of Murder est donc, comme tout ses autres films, parfaitement représentatif du style unique de son réalisateur. Tout d'abord cela passe par sa réalisation, efficace et sobre, mettant en valeur ses décors ainsi que sa photographie. Par une composition sublime, Bong Joon-ho nous offre des plans absolument magnifiques avec comme exemple en tête le plan du tunnel dans l'acte final, qui est un des plus beaux plans qu'il m'ait été donné de voir au cinéma. De plus, le réalisateur en profite pour exprimer ses gimmicks de réalisation comme par exemple le ralenti. Utilisé dans beaucoup de ses films comme par exemple Snowpiercer ou Okja, il est devenu une marque de fabrique du réalisateur sud-coréen.
En plus de ses gimmicks, Bong Joon-ho met au cœur de son œuvre Memories of Murder les thématiques chères à son cœur que l'on retrouve dans la quasi totalité de ses films. Ces thématiques concernent les inégalités économiques et sociales, la lutte des classes ainsi que la part sombre qui se trouve en chaque individu. Pour ce qui est des thématiques économiques et sociales, si elles ne sont pas au cœur du récit elles sont néanmoins grandement présentes dans Memories of Murder. On les retrouve notamment dans le cadre et le contexte dans lesquels se déroule l'histoire. En effet, nous sommes plongés durant tout le film dans la campagne sud-coréenne, le milieu agricole et minier ainsi la pauvreté présents dans la province de Hwaseong. Cela se remarque surtout à travers le prisme de ses personnages principaux avec d'un côté Park Doo-man, le policier originaire de Hwaseong aux méthodes brutes et pas toujours honnêtes, et de l'autre côté Seo Tae-yoon, l'inspecteur de Séoul aux méthodes plus professionnelles. Bong Joon-ho glisse ici dans son film une critique de la société sud-coréenne inégalitaire entre les campagnes et les villes mais également entre les riches et les pauvres. L'opposition et la rencontre des milieux riches et défavorisés se retrouve dans la plupart de ses films. Les petits éleveurs confrontés à une grande entreprise sans scrupules dans Okja, la révolte des plus démunis face aux plus riches dans Snowpiercer ou encore la famille de Ki-taek face à la famille Park dans le récompensé Parasite. La rencontre entre deux mondes opposés est une thématique grandement présente dans les œuvres de Bong Joon-Ho et notamment dans Memories of Murder.
Mais si la thématique des inégalités économiques et sociales est présente dans ce film, c'est surtout à travers la thématique du bien et du mal, de la part sombre propre à chacun que le réalisateur sud-coréen va réellement placer et illustrer le message de son œuvre.

C'est là en effet qu'est tout le message du film et ce qui fait son essence, sa réflexion sur le bien et le mal. En effet, nous sommes ici face à une œuvre sombre, dure et sans concessions. Les nombreux meurtres sont ici dépeints et montrés sans filtres et de façon réaliste. C'est ce qui donne un côté effrayant au film, renforcé par le fait que l'histoire est tiré de faits réels. Bong Joon-ho réalise ici une fresque sur cette période de terreur en Corée du Sud. De plus, la réflexion sur le bien et le mal réside dans l'écriture irréprochable de ses personnages. Tout les personnages sont très bien écrits, aucun n'est manichéen et possède sa part sombre. Ils ont chacun leur personnalité propre et leur crédibilité est renforcée par l'interprétation des acteurs tout simplement sublime. Premièrement, le duo principal joué par Song Kang-ho et Kim Sang-kyeong marche à merveille, la connexion et la rivalité entre les deux est parfaite. Mais en plus de cela les personnages secondaires fonctionnent très bien également, ils sont très bien interprétés et apportent de la densité à l'histoire. Le réalisateur place donc ici des personnages sombres mais surtout humains face à une véritable tragédie qui mène à une descente aux enfers. La psychologie des personnages est mise à rude épreuve face aux événements du film et chacun va réagir différemment. Et c'est ainsi que le génie de Bong Joon-ho se dessine : en plaçant ses personnages dans une descente aux enfers, il nous dépeint une histoire sur comment un homme, face à un mystère insoluble et poussé dans ses derniers retranchements, finit par sombrer dans la folie ; à l'image de son dernier acte où tout s'accélère et surtout cette chute inévitable vers la folie. Mais aussi et surtout la scène finale du tunnel, moment clé du film, qui est incroyable de maîtrise par rapport au stress procuré et son dénouement surprenant.

Memories of Murder est un film coup de poing, le genre de films dont on ne ressort jamais indifférents et indemnes. Le film a été un grand succès critique lors de sa sortie et il est devenu, tout comme son réalisateur, un grand représentant de la nouvelle vague du cinéma sud-coréen. Bong Joon-ho révolutionne ici le polar en y apportant une dimension économique et sociale mais aussi et surtout une réflexion sur l'homme et sa folie. Car Memories of Murder est avant tout un film où il n'y a aucun héros ni méchants, mais seulement des hommes.

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