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Métamorphoses par Florent Séverac

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Qu'ai-je pensé de ce film ? Et bien j'ai plutôt bien aimé. Déjà, rien qu'un film proposant une adaptation des Métamorphoses d'Ovide, de surcroit moderne, ne pouvait qu’attiser ma curiosité de part les symbolismes, métaphores et comparaisons des vestiges de notre culture que le film allait proposer dans ses interprétations. Donc j'ai attendu très impatiemment ce film, pour savoir comment ils allaient adapter ce "monstre" de 231 métamorphoses en moins de 2h... Pour couper court à toutes réclamations, oui le film n'aborde qu'une quinzaine de métamorphoses

(Actéon, Io, Argus, Philémon et Baucis, Tiresias, Narcisse, Arachnée, Syrinx, Hermaphrodite, les 3 sœurs Mynias, Orphée et Eurydice, Ganymède, Hippomène et Atalante, et enfin Europe)

, mais ces dernières sont toutes introduites et enchâssées les unes avec les autres pour former un ensemble cohérent, une quête spirituelle (présentée en trois phases et rencontres distinctes) à un personnage principale dont l'histoire a été réinterprété (chaque rencontre apportant une nouvelle vision).

Le film même est une métaphore de l’enlèvement, ici progressif, d'Europe vers le monde des dieux par le biais de Jupiter.

Les Métamorphoses en elles même sont plutôt bien faîtes, n'utilisant pas d'effets spéciaux pour les réaliser, le metteur en scène a du faire preuve d'un habile jeu de montage, de transitions instantanées ou parfois d'interprétation plus ou moins réussis allant de séquences, que j'ai personnellement trouvé superbes

(La naissance des Paons ou encore l'éclosion de la narcisse)

, métaphoriques

(la Contemplation de Narcisse)

ou encore aux rendus moins appréciables

(Le lendemain du déluge).

Christophe Honoré a avoué dans un interview que le but de ce film était de montrer à quel point nous sommes imprégné à cette culture antique méditerranéenne. Le film ne fait pas de discrimination sexuelle et intègre tout genre dans le nu ou tout type de sexualité et identité sexuelle par diverses références ou formes visant à conserver une universalité aux textes adaptés.

Le film ne trompe donc pas les attentes de son spectateur et intègre très clairement son film dans une tradition romaine, elle même helléniste, dont la plus grande preuve esthétique est la présence du nu. Le Nu dans ce film occupe une place très importante, il n'est pas à être perçu comme un nu intime, transgressif ou interdit, mais plus comme un nu naturel. Le réalisateur ne va pas chercher à esthétiser ce nu à l'usure, il n'est pas présent pour rajouter une dimension érotique; ni à le rendre pour autant vulgaire et possiblement choquant (les relations et états à caractères sexuel sont suggérés et non cadrés)

(Même Pan n'est pas représenté en érection, alors que l'ithyphallie est caractéristique dans son iconographie).

Certains personnages apparaissent nus selon la pensée antique, ils sont nus uniquement par ce que les vêtements ne leurs semblent pas entièrement nécessaires, nus uniquement parce qu'ils aiment l'être, nullement pour choquer ou par pulsions sexuelles. Et cette pratique ne choque personne de manière interne au récit, elle leur semble même innée, si bien qu'ils n'hésitent pas à les rejoindre. Bien que surprenante, et c'est là où la démonstration d'Honoré fait effet, c'est que nous ne sommes nullement étrangers et choqués, nous concédons très facilement ce mode de vie.

Cette vision du nu est assez importante, car elle permet d’interpréter l'ultime scène où, sous les yeux de Jupiter, Europe décide de se baigner nue dans un lac. Si on remarque bien, Europe n'apparaît jamais nue durant tout le reste du film, elle reste cachée ou est à moitié dévêtue chaque fois qu'elle s’unit à Jupiter, mais cette apparition en fin de film fait état de son assentiment à son enlèvement, et établit la fin de sa quête. Elle abandonne sa condition de simple mortelle et accède au monde des dieux par les abandons de ses vêtements et de son petit frère.

En ce qui concerne l'héritage de ces cultures, Christophe Honoré propose plusieurs pistes avec différentes interprétations possibles pour traiter en interne cette question de lègue.
Premièrement, on peut voir dans le récit quelques références bibliques ou plus généralement monothéistes

(Mercure et Jupiter mendiant à la sortie de la messe, Atalante et Hippomène s'accouplant dans une mosquée ainsi que l'essentiel du développement d'Orphée : sa catabase, ses habits blanc, le fait qu'il délivre un message en tant que prophète, non pris au sérieux, suivis d'un groupe de prédicateurs, la métamorphose de sa tête décapitée, ou de sa pensée, en un livre, de format équivoque).

Cela démontre une certaine paternité avec les religions fondatrices.
Deuxièmement,

le fait que Europe transmette le livre des métamorphoses à son frère en lui interdisant de la suivre (voir plus haut), montre déjà une certaine progression culturelle (car elle avoue en début de film ne pas connaître la mythologie antique) mais aussi montre dans le geste l'envie de propager l'existence de cette culture et de ce livre (par le biais de la redécouverte).

Troisièmement,

le film reste flou sur un passage du film ayant des conséquences sur l'interprétation générale de l'histoire. Après s'être unit au bord de la rivière avec Jupiter, Europe s'endort sur un tronc d'arbre. Jupiter traverse la rivière et rencontre Junon, après un moment il en vient à se demander si l'orgasme féminin n'est pas supérieur au masculin. Ils vont ainsi à la rencontre de Tirésias, qui ayant été à la fois homme et femme semble le plus à même de répondre, dans ce qui semble être une scène se déroulant chronologiquement après. A la suite d'une dispute, Junon rend Tirésias aveugle mais Jupiter lui offre le don de voir le futur en contrepartie. A la suite de cet incident, après un laps de temps inconnu, une femme demande conseils au sujet de son fils Narcisse, et Tirésias prédit le danger tragique menaçant l'enfant. Narcisse grandit, et succombe à son destin vers un âge adolescent. Après cet enchâssement d'histoire, le récit se recentre sur Europe qui se réveille. Après un "supposé" court séjour chez Bacchus, Europe décide de suivre Orphée avec ses acolytes le temps d'une durée indéterminée et ces derniers se recueillent devant un site de recueillement à la mémoire de Narcisse, supposément mort récemment. Or on peut conclure que Europe a pu dormir pendant un peu moins de 20 années sur cet arbre sans changer physiquement, procédé fréquemment utilisé dans la mythologie pour les personnages immortels ou affiliées aux dieux, mais le "problème d'interprétation visuelle" du film vient du fait qu'à la fin du film Europe recroise son petit frère (qui avait 16 ans quand elle est partie) et lui non plus n'a pas changé physiquement ce qui est plus surprenant de sa part. Alors est-ce une hallucination de la part d'Europe ? Un désir de sa part de ne pas partir sans laisser une ultime trace ? Est ce œuvre d'une divinité ? (ce à quoi je ne crois pas). Cette curiosité visuelle pose donc un problème d'interprétation sur la signification réelle du personnage du petit frère d'Europe.

En conclusion, ce film est un grand éloge à la culture antique pas si disparue, il tente de moderniser les enjeux des métamorphoses en leur donnant une dimension universelle et intemporelle par divers jeux de références et transpositions à la société actuelle. Il souffre néanmoins de son côté élitiste et film d'auteur dans la compréhension de l’œuvre et sa popularisation auprès du grand public, ainsi que dans le budget accordé et dans la liberté d'expression de la vision du réalisateur. Il tente, dans la mesure où il le peut, de réinstaurer la pensée antique, origine des cultures européennes, dans la doxa, s'étant progressivement perdue de générations en générations, souvent décriée, humiliée mais surtout profondément ignorée.

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