Consequences of Love.

Avis sur Miami Vice, deux flics à Miami

Avatar Kiwiwayne Kiwinson
Critique publiée par le

L'Amérique, le pays où l'on sait le mieux faire des films, mais où l'on ne sait pas les regarder. À sa sortie en 2006, « Miami Vice : deux flics à Miami », attendu comme le nouveau chef-d'œuvre de Michael Mann, recevra un accueil tiède, certains le jugeant comme terriblement ennuyeux, d'autres le qualifiant de vulgaire parodie du cinéma de l'un des plus puissants réalisateur des années 1990. Mais ici, exit les réactions à chaud, car dix années après sa sortie, ce métrage singulier mérite d'être réévaluer pour être considérer comme ce qu'il est : une œuvre certes austère, mais planante ; orchestrant une vaste déconstruction des arcs narratifs au profit d'une exaltation visuelle romanesque et une infiltration hyperréaliste du monde du crime.

« Miami Vice » s'ouvre sur une pétulante séquence de boite de nuit, mais préfère dévoiler l'envers du décors. Sur le toit, Sonny et Ricardo apprennent qu'une bavure imminente va se produire, visant une unité de taupes. Bouleverser par l'hécatombe, les deux policiers infiltrent une organisation de trafic internationale et sophistiquée. À tout instant, leur couverture peut être déjouée, mais ils foncent, et bluffent les haut-placés du cartel, jusqu'à ce que Sonny tombe amoureux d'Isabella, la comptable de ce gigantesque trafic de dope. Rapidement, leur relation est mise à mal par leur métiers respectifs, tandis que la femme de Ricardo est prise en otage.

« Le Solitaire », « Heat » et « Collatéral » avaient déjà confirmer le fait que Michael Mann était un réalisateur esthète, mélomane et maitrisant le cadrage de la nuit. Avec « Miami Vice », il multiplie ses talents par deux. Car sans révolutionner son cinéma, Mann parvient à aboutir à un polar enivrant aux accents sensitifs, poussant avec forceps ses épanchements théoriques pour arriver à une pellicule presque immatérielle et totalement insaisissable. Le film fait, in-fine, tellement dans l'abstraction qu'il devient émouvant de le voir se rétracter alors qu'il atteint des sommets. Les deux protagonistes principaux, Sonny et Ricardo, magnifiés par les compositions intériorisées de Colin Farrell et Jamie Foxx, sont durant ces deux heures aussi proches qu'il sont distants. Par exemple, nous pouvons noter que sur deux heures de film, le deux héros ne se touchent qu'une seule fois, et cela très furtivement, illustrant le vide ontologique de leurs vies et de la société contemporaine.

Mais bien loin du manichéisme, « Miami Vice » porte un regard aussi adulte que conscient sur le sentiment amoureux. Cette fois, l'homme n'est pas victime de la femme fatale, et au contraire. L'homme (Colin Farrell) joue un double jeu, tandis que la femme fatale, incarnée par la fabuleuse Gong Li, est la victime. « Miami Vice » est par conséquent bien plus qu'un simple polar esthétique, bien plus que la chronique d'une amitié virile entre deux gros bras, c'est une véritable bromance, sans compromis. Une love-story qui prend des allures métaphysique, alors que sa résolution est connue d'avance. Mann cristallise, dans chacun de ses films, des héros seuls avec leurs espoirs, comme Max dans « Collatéral » ; et ainsi, les hommes incompris occupent la majorité de sa filmographie. Dans « Miami Vice », le seul espoir unissant Sonny est Ricardo est l'amour d'une femme. Car rarement une romance impossible aura été mise en scène avec autant de perfectionisme et de recul. Nul doute que Michael Mann s'adresse, à travers ses images, à des adultes responsables, sans jamais avoir recours à la symbolique. Tous les personnages sont postés face au même gouffre, et le tout n'est pas de savoir lequel tombera le premier, mais lequel sera le premier à se relever.

Deux types de mise en scène viennent embellir le film : le gros plan qui, pour commencé, est souvent fait caméra à l'épaule, insistant sur le cœur du film : les regards. « Miami Vice » ne comporte pas beaucoup de dialogues, et ces derniers servent fréquemment au remplissage. À la place, on s'observe, on se juge, on s'analyse. La deuxième méthode à entrer en jeu est le plan large. Le offshore fonçant à Cuba, l'avion décollant de Colombie, l'autoroute, Miami et sa mise en lumière de mille feux. Si le tout pourrais sembler pompeux, Michael Mann annihile totalement cette impression avec une rare audace : travelling, zoom, dézoomage, cadrage subjectif, utilisation surabondante des couleurs, sensualité des corps, ellipses culotées... Tout cela atteint son apogée lors de la séquence où Colin Farrell emmène Gong Li, en offshore, boire un verre sur Cuba. Une séquence d'emblée culte, presque sans dialogue, et regorgeant de détails. La musique de Moby, « One of these mornings », fait discrètement son apparition. Et dans un geste protecteur et machiste, Sonny, comme pour dire à Isabella de se taire, lui attache sa ceinture, alors que cette dernière disait ne pas avoir besoin des hommes pour vivre. À proprement parler inoubliable, cette séquence suspend le temps, et met en exergue nos sens. À l'image de cet amour naissant, le offshore décolle, fonçant droit vers l'inconnu.

Et si seulement cela pouvait s'arrêter là... Mais nous n'avons pas parler de la principale réussite du métrage : son rythme. Incisif, dégageant un suspens implacable, temps morts et scènes d'action intenses. L'œil de Michael Mann fait en permanence muter le réalisme, et vice-versa. Le son est saturé par un bolide roulant à fond, des bourrasques, des fusillades, créant une ambiance laissant penser que le danger plane en permanence, et l'état d'âme des personnages passe avant tout autre chose. « Miami Vice » est donc un anti-blockbuster confirmé, et c'est en parti pour cette raison qu'il a été un tel fiasco, et que la carrière de Michael Mann se brisera d'un coup sec. On pourrait en parler comme un film d'action allusif, peu accessible, ralenti, voire tragique. Même les scènes d'action sont tellement étirées et montées qu'elle paraissent plus comme des tableaux nocturnes que comme de véritables scènes d'action : c'est ça, un film descriptif.

Ici, tout n'est que question de classe, d'apparence, et enfin, de vérité. Il faut faire abstraction des failles scénaristiques, de certains dialogues sur-écris, pour déceler un lyrisme de haut niveau au service de ce thriller sensoriel. Si « Miami Vice » est l'un des plus beaux film du monde, c'est grace à sa vélocité, son imagerie superficielle et son propos funèbre : celui de l'impossibilité de vivre. Un film réalisé par un homme, un vrai ; et ça, c'est la classe.

« Dans la nuit noir de l'âme, il est toujours trois heures du matin. Jour après jour »
— Francis Scott Fitzgerald.

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