Ari Aster : L'homme qui aimait mettre mal à l'aise

Avis sur Midsommar

Avatar Vladimir Delmotte
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Avant toute chose, je précise qu'il n'y a ici aucun spoiler en vue.

Le cinéma fantastico-horrifique, et plus particulièrement le film de genre, semble jouir aujourd'hui d'un nouvel élan artistique partout à travers le globe. D'un côté, certains anciens maîtres du genre reviennent sur le devant de la scène, mais la seconde partie des années 2010 nous aura aussi apporté son lot de nouveaux auteurs et de futures références à venir. En francophonie, par exemple, nous pourrions citer Julia Ducournau avec Grave ou bien le cinéaste Pascale Laugier. Cependant, malgré tout cela, chez nous ce type de cinéma peine à obtenir les moyens nécessaires et une distribution à grande échelle dans les salles obscures.
C'est finalement aux États-Unis que l'on verra le plus d'auteurs émerger afin de nous offrir un renouveau du cinéma horrifique. C'est ainsi que nous verrons tout d'abord l'arrivée de Robert Eggers qui nous livrera The Witch (2015), mais surtout The Lighthouse (2019) qui est une très belle réussite. Nous constaterons ensuite l'arrivée de Jordan Peele avec les bien connus Get Out (2017) et, plus récemment, Us (2019). C'est ainsi que nous en arrivons à celui qui est pour moi le plus talentueux de ces nouveaux auteurs : Ari Aster.

Aster se sera fait connaître en 2018 avec le terrifiant Hérédité qui n'aura laissé personne indifférent. Derrière un scénario classique, le cinéaste travaille son film et les codes du genre de manière à le rendre terriblement angoissant et éprouvant pour le spectateur. C'est ainsi que nous arrivons à l'été 2019 et la sortie de son second long-métrage : Midsommar.
Après la réussite d'Hérédité, le réalisateur est attendu au tournant, d'autant que les premières images du projet donnaient l'eau à la bouche. Le récit présenté est le suivant :
"Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu’une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé. Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante."

Très vite, nous retrouvons le même structure scénaristique de base que nous proposait Hérédité. Aster va à nouveau proposer un scénario classique et simple dans le genre, mais en le retravaillant à sa propre manière. La jeune fille vivant un drame et changeant d'environnement pour arriver vers un lieu inquiétant est, en effet, un récit qui nous est plutôt familier aux premiers abords. Le cinéaste travaille littéralement la notion de "faire du neuf avec du vieux". En travaillant les clichés, Aster modernise le genre pour en offrir une oeuvre grandiose.
Midsommar est explicitement influencé par de grands classiques horrifiques comme The Wicker Man (1973) dans la forme et le fond. Le cinéaste expose les thématiques principales qui le fascinent à travers ses deux premiers films : le symbole religieux, la famille et le deuil. Là où Hérédité proposait une vision très lugubre et noire de son récit sataniste, Midsommar va trancher radicalement en nous offrant une oeuvre se déroulant en pleine lumière tout du long. Cette luminosité (magnifiquement gérée) servira de façon assez paradoxale à contribuer à l'ambiance oppressante de l'oeuvre. Les personnages se trouvent en effet en un lieu où le soleil ne se couche que très rarement, ce qui accentuera l'aspect onirique du film. Le cinéaste nous fait pénétrer dans une autre conception de notre univers. Cela est mis en image lors d'un magnifique plan de route où la caméra va littéralement se retourner, le rapport à notre réalité est transpercé. Le message est clair, Midsommar nous annonce notre entrée dans un autre monde. Ici la vie et la mort, le bien et le mal ne signifient plus du tout les mêmes notions.
La symbolique religieuse proposée par Ari Aster est centrale au film. Ce culte païen existe bel et bien mais le tout est romancé pour servir au mieux le récit. Le cinéaste décide d'annoncer les événements à venir tout au long du métrage à l'aide de nombreux « foreshadowing » (éléments servant à annoncer une situation future) sous forme de tableaux peints. Les éléments et événements s'enchaînent lentement et nous sont révélés par gouttes. Midsommar est lent, mais réussi a nous inclure dans un univers n'obéissant pas à nos lois traditionnelles. Les membres du culte agissent en symbiose sous un modèle familial afin de mener au bien être collectif, et parfois même, au partage de la souffrance. Ces individus nous dévoilent d'abord un attrait attachant avant de se montrer inquiétants de par leur distanciation totale avec notre vision de la normalité.
Pour parler en mon nom, les films d'horreurs mettant en avant des cultes religieux et la folie humaine ont tendance à me mettre profondément mal à l'aise. Midsommar sonne donc comme un assemblage évident avec ma subjectivité, me permettant de m'immerger totalement dans l'oeuvre.

Le folklore nous étant dévoilé pourra en faire rire certains, mais il reste que cette culture (fictive ou non) est à la fois fascinante et terrifiante. Aster nous offre de superbes séquences qui deviendront instantanément cultes pour beaucoup de spectateurs. Certains des rituels exercés font froid dans le dos. Nous serons principalement amenés à suivre le personnage de Dani, interprétée à la perfection par Florence Pugh (dont l'auteur de ces lignes est secrètement amoureux). Ce voyage entre le cauchemar et l'onirisme sera un voyage initiatique pour elle afin d'affronter le terrible deuil qu'elle vit. Sans entrer dans les détails, son parcours est très intéressant et achève de rendre ce personnage accrocheur à suivre dans cette atmosphère à la fois dérangeante et si particulière. C'est à travers ses yeux de disciple que nous en apprenons plus sur le culte païen en place.
Le personnage de Pelle, l'un des amis de Dani, voudra faire de ce voyage et de ce culte un sujet d'étude, ce qui permet d'en apprendre plus sur ces individus via ce caractère. La jeune femme y est pour beaucoup dans la réussite du métrage.

Nous sommes face à une oeuvre atmosphérique qui demandera plusieurs visionnages, avant de pouvoir saisir tout ce que le métrage a à offrir. Hérédité était déjà une réussite absolue faisant d'Ari Aster un cinéaste important à suivre, Midsommar est la confirmation qu'il s'agit bien là d'un nouveau "maître de l'horreur", et surtout, d'un auteur. Les deux oeuvres sont à première vue très différentes, mais sont en réalité complémentaires. Si nous devions les comparer, les thématiques sont semblables, ce qui permet de cibler en seulement deux films les obsessions du cinéaste. Le deuil, la famille et la religion sont centraux dans son cinéma.
Beaucoup auront tendance à préférer Hérédité, il est effectivement plus maîtrisé, mais Midsommar est selon moi l'oeuvre la plus riche et jusqu'au-boutiste des deux. Aster offre un long-métrage puissant regorgeant d'originalité, d'idées et de créativité. Sa réalisation est excellente, il réussit à cibler les éléments terrifiants de la psyché humaine. Midsommar est, à mon sens, un grand film dans son genre. Il s'agit d'un voyage initiatique profondément éprouvant, autant pour les spectateurs que pour les protagonistes. Un certain classicisme dans la forme du récit ainsi qu'un final difficile à qualifier pourront en froisser quelques-uns, mais il serait dommage de bouder une oeuvre étant paradoxalement aussi originale et forte. Il est difficile de parler de cette oeuvre sans en révéler quoi que ce soit, donc e vous invite à vous plonger le plus vite possible au plus profond de celle-ci. Le cinéaste a entièrement saisi quelles étaient les fibres sensibles de l'Homme, il s'agira (je l'espère) d'un voyage dont vous ne ressortirez pas indemne.

Monsieur Ari Aster, merci !

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