Vacances d'été

Avis sur Midsommar

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LE PITCH

Dani (Florence Pugh) et Christian (Jack Reynor) sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l'emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n'a lieu qu'une fois tous les 90 ans et qui se déroule dans un village suédois isolé. Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure inquiétante...

LA CRITIQUE

Ari Aster a fait forte impression au sein de l'industrie cinématographique en réalisant son premier long métrage, HÉRÉDITÉ, un drame familial aux allures de cauchemar éveillé. Refusant la plupart du temps d'employer ces effets communément utilisés dans pléthore de films d'horreur modernes et paresseux - les innombrables « jump scares » ou cette facilité qu'est la mise en scène sous la forme de « found footage » - HÉRÉDITÉ apparaissait comme une sorte d'anomalie, une histoire choquante qui était moins terrifiante parce qu'elle se trouvait incorporée dans le cadre d'un « film d'épouvante » que parce qu'elle relatait des événements qui était déjà absolument affreux sans l'aide d'un quelconque enrobage « horrifique ». A cette occasion, Aster privilégiait une approche cruelle, ironique, misanthrope et minutieusement calculée qui n'était pas sans rappeler la façon dont un certain Stanley Kubrick réalisait ses propres films : chaque plan d'HÉRÉDITÉ semblait enfermer ses personnages, les étouffant en resserrant petit à petit son cadre tel un étau mal-intentionné, cadre duquel ils leur était impossible de s'échapper, de même qu'ils leur était impossible d'échapper à leur supplice intime.

Bien entendu, Ari Aster n'est actuellement pas un cinéaste à mettre à l'égal de Kubrick. Néanmoins il y a quelques similitudes dans leur approche respective de la narration et dans leur méthode de travail, et celles-ci s'en trouvent renforcées avec ce second long métrage, MIDSOMMAR. En effet, la façon dont Aster aborde le genre horrifique n'est pas très éloignée de celle de Kubrick sur SHINING, en particulier avec ce choix d'aller sciemment à contre-courant des codes usités du genre au sein duquel ils sont supposés s'inscrire : alors qu'un film d'épouvante traditionnel se passe majoritairement pendant la nuit ou dans des environnements obscurs, la plupart des scènes de SHINING et de MIDSOMMAR se déroulent en plein jour, dans des décors chatoyants et abondamment éclairés.

Cette approche n'est pas bêtement gratuite ou iconoclaste. Elle découle naturellement de la psyché torturée d'Aster et de Kubrick pour qui l'horreur ne provient presque jamais d'un coin sombre d'une pièce. Là où de plus en plus de réalisateurs, de producteurs et de scénaristes qui œuvrent actuellement dans le genre horrifique considèrent que l'horreur est par nature quelque chose qui se cache toujours, quelque chose qui n'apparaît que furtivement, quelque chose qui devrait (parfois consciemment) demeurer hors champs, Kubrick et Aster semblent croire l'exact inverse, c'est-à-dire que l'horreur est quelque chose que l'on ne peut pas ne pas voir, même en se cachant les yeux. On ne peut pas échapper à son spectacle pour la simple raison que l'horreur vient toujours de nous même.

Même si quelques éléments a priori surnaturels peuvent survenir dans leurs intrigues, les aspects les plus terrifiants de leurs histoires proviennent toujours de la réaction des protagonistes « humains », de leurs actes irrationnels, de leur folie intérieure, de ces profonds traumatismes dont ils ne peuvent se libérer. D'une certaine manière, SHINING est moins un film de « maison hanté » diaboliquement intellectualisé qu'une sorte de violente « libération » d'émotions trop longtemps enfouies, une libération ayant la forme d'une déflagration aux accents fantasmagoriques : chaque personnage y fait face à ses troubles, à ses angoisses, à sa situation qu'il a plus ou moins choisi, à ses addictions destructrices et secrètes de façon hyperbolique notamment via l'irruption d'une imagerie perturbante car supposément fantastique (ou en tout cas pernicieusement hallucinogène).

Il en va de même pour MIDSOMMAR qui transcende dans le même but sa nature de film de «secte païenne », reprenant la démarche d'HÉRÉDITÉ avec son emploi de plusieurs codes du « huis clos », sa spatialisation étouffante d'un lieu dont l'ambiance et l'agencement est en permanence le reflet de l'état d'esprit de ses occupants, son ironie presque misanthropique dans sa description d'une certaine forme de déterminisme psychologique, et surtout son utilisation du genre horrifique afin de faire éprouver aux spectateurs la violence d'une catharsis qui se doit d'être à la hauteur de la violence du traumatisme qu'elle est supposée permettre de surmonter.

On pourrait craindre de prime abord que MIDSOMMAR se contente de suivre la recette gagnante d'HÉRÉDITÉ. Mais Aster est malin et son second film détourne à dessein certaines attentes que son précédent long métrage avait pu implanter au préalable dans la tête de son public. Il fait ainsi de ce film lumineux le miroir inversé du ténébreux HÉRÉDITÉ. Mais si ses images sont saturées de couleurs et de lumière, MIDSOMMAR n'en demeure pas moins très angoissant et déstabilisant par ce que son récit nous dévoile frontalement. MIDSOMMAR se passe cette fois-ci principalement en extérieur, et pourtant ses personnages n'en demeurent pas moins prisonniers d'un village reculé et coupé de toute civilisation. Ils ont beau vivre cette aventure au cours d'une interminable journée permanente, leurs yeux et leurs sens sont tout autant trompés que par l'obscurité, devenant ainsi les sujets d'hallucinations inquiétantes. Plus encore qu'HÉRÉDITÉ, MIDSOMMAR aborde littéralement le chemin de croix de son héroïne comme une thérapie psychiatrique.

La distinction de taille entre MIDSOMMAR et HÉRÉDITÉ – et c'est justement ce qui dédouane Ari Aster de tout soupçon de fainéantise – réside dans le déroulement et l'issue de cette catharsis, et notamment la façon dont les membres du groupe (et surtout l'héroïne principale) vont l'accepter ou non afin de pouvoir dépasser cet affreux « élément déclencheur » qui ouvre le film et qui les concerne à divers degrés. MIDSOMMAR renforce du coup cette ironie déjà perceptible dans HÉRÉDITÉ, soulignant davantage l'aveuglement coupable des compagnons citadins et impolis de l'héroïne, ces derniers ne comprenant pas (ou bien trop tard) la dimension vitale et thérapeutique de ces expériences et de ces visions qu'ils traversent et qui mettent à mal leur conception toute américaine du monde.

Le brio hallucinant dont fait preuve Ari Aster réside là encore dans sa maîtrise absolue d'une histoire pourtant étirée et émaillée d'une symbolique qui aurait pu devenir inutilement obscure ou facile. Avec un sens de la progression mesurée, il parvient à élaborer un crescendo sans fausse note, une immersion lente qui piège son public et ses personnages sans que ceux-ci ne s'en rendent compte. Il utilise avec parcimonie les effets de distorsions, les irruptions absurdes et les cassures de ton exécutées avec une adresse peu commune pour un cinéaste occidental de son âge. Par cette assurance que certains prendront à tort pour de l'arrogance juvénile, Aster confirme les espoirs qu'il avait fait naître et nous dévoile un champs de promesses à venir que l'on voudrait dors et déjà avoir exploré de fond en comble.

MIDSOMMAR est réjouissant parce qu'il confirme la naissance d'un cinéaste qui sera amené à être, aux côtés de Damien Chazelle et de Cary Joji Fukunaga, l'une des figures majeures de cette jeune génération de réalisateurs qui feront le cinéma américain de demain. Il est foudroyant parce qu'Aster développe un style prononcé et des thématiques fortes dès son deuxième film. MIDSOMMAR est la plus belle œuvre de cet été de cinéma somme toute très moribond parce que ce film tranche avec le reste. Avec intelligence, et pas par pure opportunisme ou désir de provocation. Il tranche parce qu'Aster est une voix à part, qui ne semble pas avoir l'intention de se compromettre pour l'instant dans l'une de ces grosses structures qui se délectent actuellement à soudoyer les talents « indé » émergents contre une bonne grosse liasse de billets verts, leur achetant ainsi la possibilité d'utiliser leur nom et leur « potentiel » talent mal-assuré contre leur silence coupable et leur soumission cupide.

Avec la comédie, le film d'horreur est probablement le genre cinématographique le plus méprisé et mal-compris alors qu'il est pourtant l'un des plus périlleux à exécuter. Faire sursauter est en effet aisé, y compris pour le ou la cinéaste la plus médiocre sur le marché. Un « jump scare » bruyant ou une porte qui grince suffisent pour engendrer chez le spectateur une réaction physique, instinctive : un sursaut, une hypersensibilité, un début de transpiration, une accélération de la respiration et du rythme cardiaque,... Ce sont des réactions animales et donc « automatiques », faciles à reproduire, qui s'apparentent moins à de la peur primale qu'à une montée d'adrénaline destinée à nous faire affronter un danger.

Porté par la performance tant physique qu'émotionnelle de Florence Pugh, MIDSOMMAR ne fait pas peur. Il fait mieux que cela : il déstabilise, nous met profondément mal-à-l'aise, remue notre âme, nos émotions enfouies et notre conception de ce qui nous entoure. A l'instar d'HÉRÉDITÉ il trifouille nos entrailles et parvient à toucher à des angoisses intimes, de l'ordre du refoulé et de l'inconscient. C'est un film d'horreur dans tous les sens du terme, pas un amusant mais inoffensif train fantôme. Le genre d'expérience traumatique et dépurative que l'on n'oublie pas sitôt sorti de la salle. L'expérience, émotionnellement brutale et sans concession, peut évidemment laisser sur le carreau. Mais on peut choisir de suivre l'exemple de cette héroïne plutôt que celui de ses camarades, et embrasser cet invitation à expulser toutes nos angoisses à travers un cri primal tétanisant, conclusion logique d'un « trip » chamanique sur lequel on n'aura à aucun moment prise. Alors le tout dernier plan du film, sa « clé » secrète, prendra soudainement bien plus d'importance que toute l'horreur qui y aura conduit.

EN RÉSUMÉ

Un cauchemar éveillé pour quelques-uns, une violente catharsis pour d'autres, probablement un peu des deux en réalité. Miroir inversé d'HÉRÉDITÉ, MIDSOMMAR nous offre du coup un récit plus optimiste - pour peu que l'on parvienne à l’appréhender de façon ouverte. Le second film d'Aster est littéralement un voyage au bout de l'enfer, un film lancinant et hypnotique sur l'hystérie, un appel à nous libérer de toutes les chaînes et à détruire tous les « boulets » toxiques que l'on traîne et que l'on a accumulé sans s'en rendre compte au cours de notre existence.

LIEN :

http://ecranmasque2.over-blog.com/2019/08/midsommar.html

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