Si mon oncle n'en avait pas, on l'appellerait Tati.

Avis sur Mon oncle

Avatar Florent Bizouarn
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(Mon oncle, Jacques Tati, 1958, comédie)

Ah ça oui, chez Tati t'as tout ! Une musique nostalgique et bienheureuse, des décors, une utilisation des couleurs, une poésie du geste, une mécanique bien huilée, un thème dans le vent dans les années 50, du visionnaire, du drôle, du tragique. Alors, nécessairement, quand une œuvre est parfaite, elle parle à tout le monde. A nous, spectateurs, mais aussi au gens du métiers et quand on voit la liste des récompenses, on ne doute pas une seconde qu'il s'agit d'un succès d'estime et de reconnaissance international.

Le film s'ouvre sur un chantier, et très vite nous comprenons que le cœur du film repose sur le mouvement frénétique du progrès vers l'avant et que celui-ci est inévitable. Un peu plus loin, dans un vieux quartier, des chiens fouillent les poubelles et y trouvent de quoi casser une graine. De retour dans les quartiers modernes, ils ne trouvent plus rien. Les rues goudronnées, parallèles, grises et propres, célèbrent le triomphe du vide-ordures (nom aussi usité pour les employés de pompes funèbres s'occupant des anciens membres du RPR). La horde canine nous amène vers la maison de la famille Arpel. Récemment installés dans cette caserne grise et vide, ou plutôt « aux lignes épurées » et à la « décoration minimaliste », ils coulent une vie de nouveaux riches, de néo-bourgeoises, le mari travaille et la femme est au foyer, ce qui dénote de l'extrême modernité technique, le temps des idées et le temps des machines ne sont pas sur le même diapason.
Monsieur Arpel est directeur d'une usine qui fabrique des tuyaux de plastique, évidemment, c'est un homme important et très occupé qui délaisse Gérard, son fils. 
Alors, le petit Gérard se rapproche de son oncle, Monsieur Hulot. Un personnage lunaire, poétique, maladroit, débonnaire (selon son beau-frère), un bon gars quoi. Il vit dans un vieux quartier où le bistrot, et le marché son le cœur de la vie et non pas les bureaux en open-space que l'on nous vend à longueur de temps. Ce Monsieur Hulot est le contre-exemple total du père, et celui-ci lui en tient grief. Comme quoi, apparemment, la légèreté, la rêverie, se laisser un peu vivre ne serait pas un bon exemple pour la jeunesse qui devrait plutôt se tourner vers le travail acharné et toutes ces choses raisonnables. Bref, avec son oncle, Gérard apprend ce qu'est la vie simple, le sens de la fête, l'amusement. Tout cela est scandaleux, la situation ne peut plus durer, et Arpel se charge d'intégrer Hulot à son usine pour pouvoir mieux l'avoir à l'oeil et l'éloigner de son fils. Mais le dénouement du film nous rappelle que rien ne remplace un papa (Bon, faisons ça plus XXIè siècle : « Rien ne remplace un parent A ou un parent B.).

Aussi, le film ne se contente pas de raconter un changement de société, il montre aussi ses persistances. C'est-à-dire ce qui avec le progrès ne va pas disparaître, mais au contraire se renforcer, car le progrès obéis à ceux qui permettent son avènement. Une société bourgeoise qui donne les conditions de possibilité de faire émerger le progrès, va avant toute chose y investir ses codes de façon à garantir sa domination et la stabilité de la société, qui est un peu le Terre promise de la bourgeoisie triomphante.
En effet, ces bonnes gens reproduisent des comportements sociaux. Il faut avoir une belle maison, dans le goût moderne, bien entretenue, qui sert avant-tout au paraître, à en mettre plein les yeux à la voisine, plutôt que de chercher le confort de ses occupants. Elle doit être équipée d'objets résolument modernes (la cuisinière 2.0 et plus visionnaire l'aspirateur autonome). 
Il faut aussi illustrer la différence de classe sociale. Quand un invité de marque arrive, on allume le mécanisme du jet d'eau, ça nous fait un peu penser aux fontaines de Versailles, il est nécessaire de montrer la meilleure image possible à ses semblables. En revanche, s'il s'agit du maraîcher qui vient livrer ou Monsieur Hulot, là, on s'empresse d'oublier tout l'apparat et on ne prend pas grand soin à respecter les politesses élémentaires. 

Dans ce film, l'esthétique visuelle et l'habillage sonore jouent un rôle très important. La musique tantôt naïve et douce du vieux quartier se heurte à la musique cadencée de la modernité. Aussi, le bruit est présent des deux côtés, dans le vieux quartier il s'agit d'un brouhaha de gens qui parlent, échangent, commercent, marchandent, le chant des oiseaux et de l'autre c'est plutôt le bruit des machines, des appareils et gadgets, des travaux, des sons qui sont beaucoup moins agréables à l'oreille. 
Tati, s'appuie aussi beaucoup sur une recherche autour des couleurs, notamment du gris, qui vient nous rappeler la différence entre essentialisme et nominalisme, tellement il joue sur toutes les nuances de cette couleur. Les formes aussi sont importantes, des lignes très droites, des chemins tracés une dimension très organisée, qu'il illustre très bien avec la devanture de l'école, qui ressemble à une devanture d'usine avec une typographie du mot école qui n'a rien à envier à celle d'une marque automobile. L'école qui fabriquerait des futurs adultes en série, prêts à servir le grand capital.
Cela évidemment dénote avec l'ancien quartier, rongé petit à petit par la grande ville, et que nous quittons après que le voile d'une fenêtre ne traverse l'écran. Un voile que nous pouvons interpréter comme le voile du souvenir, c'est-à-dire que le souvenir est rendu plus flou et ne déforme un peu la réalité de ce qu'était l'ancien temps, et qu'on aurait tendance à faire davantage preuve de bienveillance à l'égard du passé. Il peut aussi s'agir d'un voile pudique que l'on jette pour ne pas voir que quelque chose est sur le point de disparaître.

Bref, à bas le snobisme, et vive la légèreté de Monsieur Hulot. Soyons tous des Monsieur Hulot et à quelques verres cassés près, on aura une vie bien douce. 

Signé Sarrus Jr.

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