Art poétique

Avis sur Mon oncle

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La Belle et les clochards

Au petit jour, une petite bande de chiens sans colliers, quelques corniauds ont décidé de faire les poubelles. Avec eux, un petit chien, dans le genre teckel, vêtu d’un paletot écossais, semble prendre autant de plaisir au jeu – tout en se montrant plus sélectif sur les mets retenus. Pour lui ce seront les restes d’une boîte de sardines à l’huile. Puis le petit groupe s’ébroue, franchit la frontière qui sépare le village et la ville nouvelle, avec à l’horizon ses barres d’immeubles. Les chiens ne connaissent pas les frontières. Ils n’oseront quand même pas suivre leur compagnon au tricot bariolé quand il rentrera at home, dans sa propriété ultramoderne.

Enfants

Une petite bande d’enfants, quelque peu dissipés, s’égaie dans les terrains vagues, se goberge de gros sandwichs gras, joue à des jeux aussi joyeux que douteux, aux dépens des automobilistes ou des passants – avec ces derniers il s’agit de siffler pour distraire leur attention à l’instant où ils arrivent à proximité d’un réverbère. Avec eux, un enfant, vêtu de façon plus urbaine et plus policée, mais tout aussi amateur de ces jeux et qui aura réussi à joliment saloper son bel ensemble au moment où il rentrera dans sa belle maison ultramoderne.

Frontière

Le village et la ville moderne sont séparés par une frontière, clairement délimitée par le face à face de deux réverbères, un ancien, sans ampoule et très incliné et un moderne, bien dressé et réalisé dans des matériaux plus brillants. Il y a aussi un muret très ruiniforme côté village et une barre d’immeubles à l’horizon de la ville moderne. C’est une image clé, toujours découverte sous le même angle, revenant régulièrement, mais le spectateur ne peut pas s’en douter quand il la voit presque incidemment la première fois, après le passage des chiens,un leitmotiv découpant le récit (avec la ritournelle accompagnant régulièrement tous les passages de frontière). Au reste la frontière est très poreuse – même si peu, finalement, ont l’envie de la franchir, les enfants, les chiens, la carriole du chiffonnier apportant et emportant ses déchets, et Monsieur Hulot.

Maison 2

C’est la villa ultramoderne des parents du garçon déjà croisé, et de Monsieur Hulot dont la maîtresse de maison serait la sœur. Maison assez extraordinaire, architecture façon Le Corbusier, design des meubles (un canapé sur lequel il est évidemment impossible de s’asseoir, sauf quand M. Hulot le retournera pour en faire un lit), communication absolue entre toutes les pièces (« ici tout communique », répète constamment la maîtresse de maison toute fière), automatisation absolue (jusqu’aux plats chauffants où la tranche de viande se retourne automatiquement), matériaux inédits et rebondissants (ainsi pour un saladier qui intéressera beaucoup Hulot), ouvertures à distance … jusqu’à ce que le prévisible se produise, à l’instant où le chien passe devant le faisceau et les capteurs électriques et enferme le couple dans le garage …

Maison 1

Celle de Hulot, au sein du village, à proximité de la grand-place, du marché, du bistrot. On ne la découvre d’ailleurs, toujours dans le même plan, que de face, à travers sa façade côté rue où l’on peut suivre le parcours, aussi régulier que peu fonctionnel de Monsieur Hulot. Il franchit ainsi des escaliers partant dans tous les sens, des portes placées un peu n’importe où, passe devant des terrasses ou des fenêtres situées à hauteur de sa tête, de ses pieds, de son corps, arrose à l’occasion des plantes disposées ici ou là, salue un oiseau en cage et à l’instant d’entrer ou de sortir la fille de la voisine, de plus en plus charmante à mesure que progresse le film.

Vieille ville

Donc – la grand-place, le marché, un bistrot … où les consommateurs interpellent les commerçants depuis leurs tables, où l’on se retrouve pour tailler le bout de gras, se disputer à l’occasion (mais les disputes font long feu) … et encore les terrains vagues, avec le marchand de beignets gras, et une petite collection de personnages folkloriques, du marchand de légumes truquant le pesage de ses produits en dégonflant les pneus de sa camionnette au cantonnier, bavard impénitent, toujours équipé de son balai, mais dont le tas de feuilles ne grossira jamais après une dizaine de passages au long du film, pour un des meilleurs gags récurrents du récit.La vie concentrée en quelques lieux et en quelques individualités.

Usine

Image symbolique de la ville nouvelle, avec la villa des Arpel et avec les barres d’immeubles à l’horizon – pour un univers aux antipodes du village, avec conversations aussi sérieuses qu’absurdes, où l’arrivée du chien précédant le patron suffit à remettre au travail employés et ouvriers « en pause », où une maladresse de Hulot, combinée aux excès de la mécanisation suffit à transformer un tuyau plastifié en chapelet de saucisses interminable, pour un gag cette fois trop étiré (au sens premier du terme). A l’évidence l’insouciance et la maladresse de Hulot, arrivé ici grâce à une intervention et au "piston" de son beau-frère, sont aux antipodes de cet univers-là.

Garden party

Autre temps fort du film, avec les scènes de la villa automatisée et de l’usine : on pourrait simplement parler de la Party, tant Blake Edwards, pour son film le plus célèbre, semble avoir été inspiré par le cinéma de Tati et l’errance de M. Hulot, au milieu du jardin, des invités, de la villa – où ce dernier accumule gaffes et maladresses, dans les propos (avec la voisine aussi snobe que rigide), dans les gestes, dans les initiatives, le tout culminant avec le percement des canalisations du poisson-fontaine, entraînant la multiplication ininterrompue de geysers et le percement d’une véritable tranchée réparatrice par un des invités.

Tous ces chapitres dans le désordre, et quelques autres, constituent la trame du récit. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là.

C’est peut-être une question de réalisation – le moment où Jacques Tati, après les essais initiaux de Jour de fête et des Vacances de Monsieur Hulot touche à la maîtrise de son art poétique.

Le propos, sans doute semblable à celui de ses films précédents se trouve à présent conforté par la force de la mise en scène qui finit par dire encore plus que le récit immédiat : un énorme travail sur les décors (qui sera encore amplifié, pour le malheur de Tati avec Playtime), notamment celui de la villa moderne et des costumes (atteignant le ridicule avec le « déguisement » de la voisine prise alors pour un marchand de tapis), tout cela visant à rendre vivant, presque tactile, le contraste entre les deux univers ; le jeu définitivement maîtrisé sur la bande-son, les dialogues n’étant en réalité nullement éliminés (à l’exception du personnage de Hulot qui effectivement ne parle quasiment pas) mais transformés grâce à la postsynchronisation (et à une diction très expressionniste) en simples éléments sonores comme tous les autres bruitages ; le recours à la musique, une simple ritournelle, un thème unique de trois accords, avec quelques variantes, qui suffit à annoncer le passage, joyeux, entre les deux mondes ; un usage de la couleur (un des grands soucis de Tati depuis Jour de fête), renforçant encore, et brillamment, l’opposition entre les deux univers.

Tati impose, une fois pour toutes, le personnage de M. Hulot – que l’on avait découvert avec les Vacances ; une silhouette et un costume : chapeau, pipe (qu’il vide, le plus souvent contre ses chaussures bien plus qu’il ne la fume), imperméable trop court, pantalon en feu de plancher ; démarche paradoxale, combinant la maladresse propre au burlesque et l’extrême souplesse du mime (la traversée du jardin moderne, dont l’enchaînement absurde des dalles et des allées à angles très marqués constitue un très bon exemple, face à la raideur des autres invités, de cette aisance maladroite ou de cette gaucherie très souple …) Hulot serait-il le plus paradoxal des personnages – dépourvu, apparemment de toute initiative (faux en fait, il prend des initiatives pour réparer ses gaffes, et commet alors de nouvelles gaffes …), subissant les événements, constamment en décalage, simple révélateur du monde qui l’entoure ?

Ce n’est pas si simple évidemment.

Mon oncle se situe exactement à mi-chemin entre Jour de fête, situé dans un espace provincial préservé, une manière d’éden bucolique et la société définitivement automatisée de Playtime. Entre ces deux pôles, les Vacances de Monsieur Hulot constituaient une dernière mise au point faisant encore la part belle à un burlesque assez classique, constitué d’une succession de petits sketchs inégaux (avec la tendance de Jacques Tati à répéter et à étirer ses gags), qui lui permettait surtout de révéler le personnage de M. Hulot.

Il y a dès lors deux gros contresens à éviter :

Mon oncle n’est pas un film burlesque ; il n’y a quasiment aucune concession aux figures traditionnelles du burlesque (les chutes, les poursuites), encore très présentes dans Jour de fête (mais déjà largement détournées) et dans les Vacances, en dehors du principe de destruction (les dégâts régulièrement commis par Hulot, des arbres en espalier au poisson-fontaine), de quelques séquences ponctuelles (ici une bagarre, plutôt brève) et évidemment du personnage de Hulot. Mieux, Mon oncle n’est pas non plus une comédie, et ce serait une grosse erreur que de s’attendre à la multiplication des gags et des rires … mais un objet bien plus singulier, philosophique et poétique.

• Dans cette perspective, on ne peut pas réduire la réflexion suscitée par le film à une manière de nostalgie passéiste et provinciale, à une vision satirique du progrès, déjà envisagée d’ailleurs dans l’univers privilégié de Jour de fête avec les nouvelles techniques de communication importées des Etats-Unis. Ce sont en fait les rapports humains, pas moins, qui sont en question. On le perçoit dès la première séquence à l’intérieur de la villa où la communication entre les époux Arpel se passe sans le moindre mot ; un univers où l’on s’offre une porte de garage automatique en matière de cadeau d’anniversaire ; où l’on ne met en marche le jet d’eau du fameux poisson-requin que pour les hôtes de marque (pas pour les ouvriers ni les commerçants … ni Hulot). Ce monde est strictement régi par des contraintes géométriques qui envahissent l’espace : des dalles et des allées dessinées dans le jardin qui imposent des détours absurdes, aux délimitations assez incompréhensibles, entre lignes continues et discontinues sur les routes, jusqu’à la matérialisation des places de parking, le rectangle placé n’importe où correspondant à la place réservée au patron et jusqu’à l’omniprésence des flèches imposant des directions et n’amenant jamais nulle part. La simple satire du progrès est loin dans un monde où l’obsession géométrique finit par prendre, sans qu’on y prenne garde, un tour assez kafkaïen.

Dans ce monde en devenir, le personnage de Hulot représente peut-être plus que ce que l’on pouvait entrevoir, par delà ses maladresses, ses étourderies, son indifférence aux pressions extérieurs, sa perception très humaine du temps. Car c’est aussi le personnage qui apporte le rire, et pas seulement celui provoqué par ses maladresses involontaires. Les observations, les remarques, les réflexions (jamais énoncées à haute voix) de Monsieur Hulot font en effet beaucoup rire les autres – mais pas n’importe qui : les enfants, et d’abord le neveu du titre, les ouvriers dans l’usine, une des voisines (indice aussi que les personnages de Tati ne sont pas indifférenciés et que les mondes présentés ne sont pas forcément unicolores). Tous ceux-là rient aux éclats des facéties de M. Hulot – et d’un rire aux sonorités de l’insouciance, de la légèreté et de la liberté.

On peut dès lors conclure à la façon de Philippe Meyer, cousin sans doute pas très éloigné de Jacques Tati :

Je vous souhaite le bonjour ; nous vivons une époque moderne.

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