Sous les pavés, la lune

Avis sur Moon

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S’il y a bien un genre au cinéma pour lequel il faut être sacrément doué, sans quoi on se retrouve avec des films sans saveur et longuets, c’est bien la Science-Fiction. Là où dernièrement j’ai fait l’expérience du cas d’école qu’est Seul sur Mars de Ridley Scott, à savoir un film à gros budget, beau mais terriblement insipide, Duncan Jones réussit dans Moon à concilier avec originalité et personnalité Science-Fiction et philosophie (que le cinéma aime décidément marier), dans un (presque) huit-clos étouffant et bien rythmé.

Bien sûr, Moon s’appuie sur des acquis de la SF, dont certaines références sont criantes mais jamais gratuites pour autant : les longs couloirs octogonaux rappellent ceux de 2001, au même titre que l’intelligence artificielle, Gerty, est sans doute le plus fidèle descendant de Hal 9000 (ne serait-ce que par le ton monocorde de sa voix, et sa manière de répéter sans cesse le prénom du protagoniste ; sans parler de son œil…). Les scènes d’extérieur sont elles aussi séduisantes, les véhicules et les infrastructures cohérentes et les tonalités bleutées de l’ensemble donnent une certaine froideur à l’ambiance pourtant déjà glaciale. Mais rien n’est fait au hasard, et cet hermétisme de l’image qui est comme inanimée et désenchantée rappelle que la chaleur de la vie humaine a abandonné cette base lunaire, où il ne reste plus que des clones a priori sans âme, donc sans importance.

Car au-delà de l’aspect visuel et sonore très réussi, c’est par les thèmes qu’il aborde que Moon en devient marquant. Si les réflexions autour du clonage, de l’intelligence artificielle ou encore de la mémoire et des frontières de l’humain ont été éculées, surtout dans la SF et ce depuis le fondateur Blade Runner, quelque chose d’authentique et de rafraîchissant traverse malgré tout cette œuvre. Quelle différence y a-t-il entre Gerty et les clones de Sam, finalement, puisque tous autant qu’ils sont ont été créés de toutes pièces ? Pourtant, ces derniers sonnent profondément comme des humains. Après tout, bien que l’entièreté de leurs souvenirs ait été implantée et que leur raison d’être ne soit que de servir cette mission spatiale, pourquoi leur vie et leurs émotions devraient-elles être prises à la légère, jusqu’à être manipulées ? Être humain – ou du moins être considéré comme tel par autrui – n’est-il possible que pour quelqu’un né par voies naturelles ? Une fois que le clone est créé et sa mémoire programmée, ses sentiments et ses désirs ne valent-ils pas autant que ceux d’un « vrai » être humain ? Il y a quelque chose d’orgueilleux dans cette idée que rien ne pourra jamais reproduire l’homme à la perfection, et que quand bien même la technologie pourrait accoucher de clones à la vitalité troublante comme ceux de Sam, ils ne seraient encore et toujours que des produits manufacturés sur lesquels on pourrait exercer un droit de vie et de mort.

Lorsque l’un des deux Sam évoque furtivement le fait qu’ils se trouvent sur la face cachée de la lune (le fameux dark side of the moon), on ne peut qu’y voir une manière de signifier la duplicité de l’homme qui , d’un côté, cherche à tout prix à créer des automates à son image, et qui de l’autre ne voudra jamais que ses créations ne l’égalent vraiment. Ces deux Sam, qui vivent effectivement dans l’ombre de la lune qui n’est autre que l’ombre de l’humanité elle-même, son côté obscur qu’elle tente de masquer voire de refouler, en viennent à se questionner sur le sens de leur vie. La Terre appartient aux hommes, et la Lune (et encore, uniquement le côté qu’on ne peut pas voir depuis la Terre) devient l’exil de ces réplicants modernes qui rêvent de voyager, de visiter Hawaï ou Mexico en sirotant une piña colada, ou encore de porter des lunettes rock’n’roll (bref, des trucs que font tous les êtres humains sans même les apprécier vraiment) ; et puis qui espèrent retrouver une famille qui n’existe pas vraiment hormis dans leur mémoire factice, mais qu’ils aiment à appeler volontairement « leur » famille, parce que dès lors que leurs faux souvenirs ont été ensemencés dans leur esprit, la famille du vrai Sam est devenue tout autant la leur.

« Do not re-program. We are people, you understand ? »

Au regard de ce que Moon dépeint, il semblerait que, dans ce futur peut-être pas si lointain, les rapports se soient inversés et que le créateur soit devenu plus monstrueux que sa créature. Les hommes ont perdu tout ce qui les rendait humains : les agents de Lunar Industries qui donnent les instructions aux différents Sam arborent un visage morne, une voix fade, font preuve d’une hypocrisie certaine et mentent sans remords. Et inversement, c’est dans les larmes de ces clones dont l’existence est sacrifiée, à qui la liberté est refusée et la conscience bafouée ; c’est en plongeant au plus profond de leurs yeux à eux, en éprouvant leur souffrance et en partageant leur solitude, que le spectateur retrouvera les traces de ce trésor perdu, et que l’on a bien coutume d’appeler « humanité »

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