Le fragile colosse de Rhodes

Avis sur Moonlight

Avatar Elsa la cinéphile
Critique publiée par le

Trois moments clés de la vie d'un homme, trois temps d'arrêt sur un parcours difficile dès le début.

Chiron ne naît pas très gâté par la vie. Il est élevé uniquement par sa mère qui semble totalement dépassée et se drogue.
Il vit dans le quartier de Liberty Square qui fait partie de la cité de Liberty City à Miami. Ce quartier a la la triste réputation d’être l’une des zones les plus dangereuses des États-Unis, mais curieusement, avec ses façades colorées, au premier abord, on ne dirait pas qu'on est dans un quartier si dangereux.

Il est pourchassé par ses pairs pour une différence qu'on ne découvre pas au premier abord, mais au début surtout pour son apparence : il est maigre, timide, introverti et ne porte pas de pantalons baggy.
Il a juste à un moment la chance de croiser le parcours de Juan, un grand gaillard débonnaire qui va se prendre d’affection pour lui. Juan, on l’apprendra par la suite, jouera le rôle d'un père de substitution et de modèle pour Chiron, jusqu'à son adolescence.

La moindre différence, le fait de sortir légèrement de la norme vous écarte définitivement du groupe, dans ses quartiers populaires, quasi uniquement peuplés d'afro-américains, où règne encore une vision très machiste et patriarcale de la société, où l'homme doit être fort, puissant, doit savoir se battre et doit savoir dominer les femmes. La virilité est une valeur très forte. Tout garçon, tout homme en décalage avec cette image d'Epinal est considéré comme faible, comme une mauviette et est traité de tapette.
Son copain, Kévin, lui joue le jeu, mais Chiron a du mal rentrer dans le moule, bien qu'il essaye désespérément. II est donc devenu le souffre douleurs des autres, ceux de son âge qui veulent le pousser à bout, qui se moquent de son côté féminin, de sa démarche mal assurée.
Ils utilisent Kévin à ce jeu impitoyable et Chiron va craquer, tellement fort que ça l’emmènera très loin. Dans un autre Etat et dans un autre état.

Chiron a gardé en lui cette attirance irrésistible pour les garçons et surtout pour Kévin. Il a fait sienne aussi l'image de Juan, en modèle, celui qui domine les autres, qui se fait respecter, le chef.
On le redécouvre dix ans plus tard. Quel changement physique et comportemental ! Il est méconnaissable !
Mais derrière les muscles, derrière l'armure, derrière les dents d'or, on voit les larmes couler, on sent le cœur saigner. et la sensibilité à fleur de peau.
A qui pourra t'il confier cette "fragilité", cet attrait pour les hommes, cause de tant de tabous et de sa souffrance ?

J'ai trouvé que le réalisateur, Barry Jenkins, a su magistralement diriger les trois acteurs qui interprètent Chiron à ces trois ages de la vie : garçon, adolescent puis jeune homme.
IIs ont tous trois, en effet, la même manière de garder le visage figé, avec un air buté, les mâchoires crispés. Mais la sensibilité ressort vraiment dans le regard. C'est un regard perdu, de souffrance accumulée, de non dit permanent. D'ailleurs, comme lui dit Kévin, Chiron a du mal à aligner plus de trois mots d"affilé. C'est un taiseux Chrion. il a tellement été contraint de ne pas dire, de tout garder pour lui, que cette habitude ne l'a pas quitté. Il lâche les mots du bout de sa bouche.

Ce qui est notable est que les trois acteurs ont une façon très proche d’interpréter alors que Barry Jenkins n'a pas voulu que les comédiens choisis se croisent sur le plateau. Il souhaitait en effet que ces derniers ne s'influencent pas entre eux afin qu'ils livrent leur propre interprétation du rôle.

Pour camper Chiron enfant, Jenkins voulait un jeune comédien issu de Miami. Après avoir placardé des avis de castings dans toute la ville, le réalisateur et sa directrice de casting Yesi Ramirez ont trouvé Alex R. Hibbert.

Pour trouver l'acteur qui allait incarner le personnage à l'âge de 16 ans, Ramirez a sillonné les USA. Au bout du compte, la production a retenu Ashton Sanders que Yesi Ramirez avait découvert au cours de l’une de ses nombreuses séances de casting à Los Angeles. Il était un peu connu pour avoir joué un second rôle dans N.W.A., mais il s’est surtout distingué grâce à son calme et son visage impassible, qualités indispensables pour Chiron dans le deuxième chapitre du film.

Quant à Black, l'incarnation de Chiron adulte, c'est sur Trevante Rhodes que Barry Jenkins et Yesi Ramirez ont jeté leur dévolu : "En tant que directrice de casting, c’est très rare qu’un acteur me fasse un tel effet rien qu’en entrant dans la pièce, mais c’était le cas de Trevante. Outre sa virilité, il fait preuve d’une vulnérabilité dont nous avions besoin pour que le spectateur s’attache à lui", confie Ramirez.

La comédienne qui joue le rôle de la mère toxico, Paula, est Naomie Harris. Pour l'actrice, qui ne boit pas, ne fume pas et ne se drogue pas, la perspective d’incarner un personnage aussi complexe et perturbé était difficile sur un plan émotionnel. Pour s’y préparer, la comédienne a étudié le mode de vie et le comportement des toxicomanes à l’époque où le crack faisait des ravages aux États-Unis.
Elle a reçu, pour cette interprétation, le prix de la meilleure actrice dans un second rôle à la 88ème cérémonie des National Board of Review Awards.

Donc, je trouve que l’interprétation est un grand point fort du film.
Sinon le sujet est traité de manière originale : avec une grande douceur, et sans misérabilisme.
En revanche, j'ai trouvé la qualité inégale selon les moments. Il y a des moments très intenses, très forts, très beaux et d'autres où on s'ennuie un peu. J'ai trouvé que le film fait un peu du sur place parfois. Il y a trop de répétitions. Par contre, les ellipses sont bien choisies et font rebondir le scénario.

Justement, pour écrire son scénario, le réalisateur s'est inspiré de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney et de sa propre jeunesse. Ils ont tous les deux grandi dans la même cité violente de Liberty City et ont vécu une adolescence comparable, avec une mère totalement accro à la drogue.
On est clairement dans un cinéma moins identitaire que celui de Spike Lee, mais une des première phrases que dit Juan à Chrion sur la plage laisse à penser que Barry Jenkins est quelque part un héritier de ce cinéma là. Il dit se référer à Claire Denis. Il aime chez elle les personnages «jamais univoques » : « Leurs motivations ne sont pas évidentes… Comme dans la vie, en fait », explique-t-il dans une interview au Monde.

Remarques :
Ce long métrage, déjà vainqueur du Golden Globe du meilleur film dramatique, a reçu huit nominations aux Oscars 2017.
Le titre de cette critique m'a été inspiré du nom et du physique de l’acteur principal, Trevante Rhodes.

NB : je me suis aidée de la page de "secrets de tournage" de Allo ciné pour écrire cette critique et de l'article suivant de Télérama : http://www.telerama.fr/cinema/qui-est-barry-jenkins-le-realisateur-de-moonlight-grand-favori-des-oscars,153569.php

Note attribuée : 7.5/10

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 701 fois
10 apprécient

Elsa la cinéphile a ajouté ce film à 8 listes Moonlight

Autres actions de Elsa la cinéphile Moonlight