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Avis sur Moonlight

Avatar Kalopani
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Au cinéma, comme dans la vie bien évidemment, il est parfois bien commode d'aimer les choses uniquement pour ce qu'elles semblent être, ou tout simplement pour ce qu'elles ne sont pas. Moonlight, qui vient de sortir de l'anonymat son papa, le dénommé Barry Jenkins, en est un exemple frappant. Sous prétexte qu'il se distingue du tout-venant hollywoodien, on serait tenté de l'acclamer sans demi-mesure, transformant un geste de finesse en un exploit de subtilité, une larme de délicatesse en un océan de sensibilité. Les nombreux avis dithyrambiques, portés par la presse et collés outrageusement sur l'affiche, ne semblent nullement justifiés et finissent mêmes par desservir un film qui, pourtant, mérite amplement notre attention.

Il faut dire que si les films abordant le thème de l'homosexualité, en évitant pathos et lieu commun, sont plutôt rares, ceux qui le font dans un contexte afro-américain le sont d'autant plus. C'est là où réside tout son mérite, déployer suffisamment de sensibilité et de justesse afin de parler d'un sujet aussi délicat que tabou, propice à toutes les lourdeurs.

On le sent venir, pourtant, le film un peu superficiel, gentiment tape-à-l’œil et férocement consensuel, qui se dirige fièrement vers la gloire aux oscars. Il est là, dès les premiers instants, avec son esbroufe et son symbolisme épais, à l'issue d'un plan-séquence inutile ou d'une scène de baignade dépourvue de subtilité. Il fera de nouveau son apparition, épisodiquement il est vrai, le temps de faire la pose ou d'exhiber un peu trop ouvertement ses références, nous rappelant obstinément ce à quoi il veut ressembler. Car, contrairement à son personnage principal, Moonlight n'hésite pas à affirmer son identité, parfois avec trop d'insistance. Les allusions à un cinéma dit d'auteur ne manquent pas, on pense de nombreuses fois à McQueen (Shame) et à Naomi Kawase, sans parler du Happy Together de Wong Kar-Wai dont la péloche semble avoir été consciencieusement étudiée par Barry Jenkins... C'est ce qui est le plus décevant au final, cette volonté de vouloir briller en se donnant à tout prix un genre (poétique, intelligent, profond) et de tomber dans une superficialité lassante (intrigue calibrée, démarche esthétisante, procédés démonstratifs : regards caméras appuyés, ralentis, mouvements rotatifs, etc.).

Et pourtant le film à des choses à dire, et y parvient plutôt joliment lorsqu'il se concentre sur son histoire et surtout sur son personnage principal. Le chapitrage de la vie de Chiron (suivant son avancé en âge : enfance, adolescence, jeune adulte) n'est pas une mauvaise chose en soi, surtout que les ellipses sont plutôt judicieuses et donnent du sens à la narration : le milieu extrêmement toxique entraperçu (quartier défavorisé, drogue, prostitution...) devient une toile de fond réaliste, évitant l'écueil du misérabilisme. Le devant de la scène, quant à lui, n'est dédié qu'à Chiron et à lui seul, le reste du monde n'étant perçu qu'à travers ses yeux !

Ainsi en s'intéressant à la quête identitaire d'un gamin sans père, Moonlight écrit en filigrane le désarroi d'une communauté sans repère : les apparences priment sur la sincérité, la frime sur une réalité que l'on préfère oublié. Tout est dit en substance lors de la rencontre entre le gamin et Juan : en prenant comme père de substitution un dealer, Chiron épouse un modèle trompeur, fondé sur les paradoxes : la drogue maintient le quartier dans la misère tout en donnant l'illusion de la réussite (argent facile, voiture de luxe...). Tout passe alors par un jeu d'apparat qui tend à nier aussi bien la réalité (racket, prostitution, prison...) que la personnalité (conformisme, machisme, etc.).

Même si les deux premières parties paraissent inégales, on appréciera la patience et la pudeur avec lesquelles le film soutient son propos. Jenkins reste au plus près de son personnage, irradiant l'écran de toute son empathie, donnant une belle consistance au cheminement psychologique. Les années passent, les épreuves s'accumulent (brimades des camarades de classe, abandon de la mère) et c'est un être paumé qui tente de se construire : les codes de l'apparat sont assimilés tant bien que mal, la dissociation entre l'être et le paraître entraîne alors une douleur délicatement perceptible. On se raccroche à des identités vides de sens ("Little", "Black") afin d'éviter d'autre beaucoup plus signifiante ("faggot"). Le langage et les apparences (chaînes en or, corps musculeux), vont continuellement être trahi par un langage non verbal formidablement éloquent : tête baissée, regard vague, mutisme...

Le subtile prend ainsi doucement ses aises et parvient à nous ravir. En s'éloignant des effets de style, le film trouve le sien, enfin, et donne au destin de cet homme paumé une dimension particulièrement émouvante. La rencontre entre Black et son amour de jeunesse aurait pu tourner aussi bien au ridicule qu'au vulgaire, tant l'imagerie est connotée (archétype du gros dur, dealer) et la séquence inhabituelle. Il n'en sera rien, grâce à la justesse des acteurs ( Trevante Rhodes, André Holland) et à une mise en scène qui sait prendre son temps pour donner chair à son dénouement : gaucherie et naïveté ponctuent une rencontre qui a tout du flirt adolescent, les silences et les regards remplacent les mots pour délivrer la partition fragile des sentiments.

Sans être totalement convaincant ou bouleversant, Moonlight a le mérite d'aborder la question identitaire dans la communauté afro-américaine sans pathos ni racolage, mais en faisant preuve d'une sensibilité pour le moins plaisante.

6.5

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