Les couleurs des sentiments

Avis sur Moonlight

Avatar Charlotte Bénard
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Trois mots pour ce film : caresse, couleurs et grâce.

Caresse
C'est celle qui entoure les personnages d'un grand bras protecteur. Dès le début, elle est là, figurée par un plan séquence tourbillonnant autour de Juan, occupé à gérer son petit trafic de drogue. Une réalité sociale de suite non balayée – elle est là – mais dépassée par la beauté de cette caresse. Juan trouve 'Little' Chiron planqué dans une cabane dégueux, tenant lieu de repère de drogués. Le gamin ne parle pas. Alors Juan l'héberge pour la nuit. Ça y est. La relation père/fils s'est enclenchée, et elle infuse bientôt toute cette première partie (« i. »), en quelques scènes, par les regards émerveillés du petit observant son modèle. Juan est celui qui répond à ses questions, qui essaye du moins ; quand sa mère est trop occupée par la boisson et les hommes. Encore une fois, c'est une caresse qui vient envelopper cette maman déglinguée : quand le réalisateur choisit de couper son cri, et de l'entourer dans le cadre d'une aura rose. Dans cette demeure familiale rude, le souffle généreux du réalisateur pousse ses personnages vers plus de lumières, comme pour leur dire « ça va aller ! ».

Sur la plage, dans le deuxième chapitre (« ii. »), le réalisateur enveloppe Chiron, grand Little, et Kevin, assis côte-à-côte, de ce même bras géant tant il arrive à les filmer aussi justement, aussi intimement, se retranchant légèrement, montrant des dos, une main qui se tord. Un cran derrière par pudeur et délicatesse, 100% dans le cœur palpitant de Chiron.

Couleurs
Les caresses des mouvements de caméra de Jenkins s'accompagnent, se conjuguent à des fourmillements de couleurs vives et douces, échappées de rêveries wongkarwaiennes. Il y en a partout, du début à la fin, accompagnant le chemin du personnage, l'encourageant. Celle qui prédomine est enclenchée par Juan, quand ce dernier raconte à Chiron qu'un jour, une vieille dame lui a dit qu'à la lumière de la lune, sa peau noire semblait bleue. « Tu es bleu ! Je vais t'appeler Bleu » lui avait-elle lancé. C'est Juan qui a d'abord mis la lumière sur Chiron, au début du film quand il détache la planche qui recouvre la fenêtre de la cabane où s'est réfugié le petit, faisant fuir la pénombre. Un personnage-lumière (aka Mahershala Ali Lumière) , qui enclenche ensuite le bleu. Et Jenkins, protecteur, en distille tout son film. Regarde autour de toi Chiron, les murs de ta maison sont d'un turquoise clair, les casiers, portes et murs de ton collège sont bleus, ton sac à dos est bleu vif, ton tee-shirt aussi, ceux portés par ta mère ; jusqu'à la lumière de la cuisine de ton apprenti dealer, les néons, les reflets.
Pas étonnant qu'à la troisième partie de sa vie (« iii. »), Chiron devenu 'Black' (couleur scintillante, n'en déplaise à certains) s'orne les dents d'or. Comme une parade contre le doute, une armure de couleur face à la vie et ses montagnes.
L'affiche du film le clame aussi : un dégradé, trois cœurs, trois états.

Grâce des corps
Jenkins réussit à chaque scène à envelopper son tri-personnage et ceux qui l'accompagnent d'une grâce qui le place à la fois tout en haut du monde (le film devient notre monde, pendant presque deux heures), et aussi tout près de nous (Chiron est à côté, c'est peut-être ce voisin de siège, à l'aura orangée).
Il réussit à donner corps, par le choix de ses comédiens formidables (Trevante Rhodes, dans ce restaurant, une des plus belles choses vue au cinéma, tous cœurs confondus), à un trio de fragilités qui ne lâchera jamais car c'est l'identité profonde du personnage : la fragilité chahutée d'un enfant, celle d'un ado frôlant le désir, et la fragilité de l'adulte, malgré la carapace tout en muscles. C'est bouleversant de corps et c'est aussi génialement cinématographique d'arriver à faire ça : outre la démarche, ou les muscles sculptés de Black, c'est être ramassé sur son plateau de cantine, relever la tête dans les couloirs du lycée, hésiter, relever les épaules ; se peigner, réajuster son tee-shirt à l'approche de le revoir, rougir pendant tout le temps des retrouvailles ; se baigner dans une eau nouvelle entouré de bras puissants. C'est partager, en trois partitions, un même air interrogatif, une même attente, des mêmes silences contenus.

Ce film est un film qui réhabilite la couleur. La couleur de l'aura, celle qui accompagne l'humain, que l'on peut apercevoir quand on se penche un peu dessus. Barry Jenkins filme cette aura, en découpant les contours des visages de ses personnages des éclats qu'ils portent en eux. C'est prodigieux qu'un réalisateur arrive à peindre aussi bien un personnage, aidant Chiron à prendre conscience de sa propre couleur, lui qui ne sait pas trop comment être, n'ose pas être ; et qu'il parle également, à travers lui, de la peinture de tous. De ce petit éclat rosé, violet, orangé, qu'il y a au creux de chacun de nous.

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