"L'enquêtrice est plus importante que la vérité"*

Avis sur Mother

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Il y a une formidable unité dans les films de Bong Joon-ho (du moins dans les trois que j'ai vus jusqu'à présent : Memories of murder, The Host et Mother). D'abord, ce sont des films littéralement inclassables. En apparence, ils appartiennent bien à un genre défini : ainsi, Mother, sur le papier, a toutes les caractéristiques du thriller. Et remplit parfaitement toutes les conditions requises par le genre : suspense, action parfois brutale, meurtre et enquête, faux coupable, etc. Et pourtant, ses films vont toujours au-delà du genre lui-même, y mêlant drame et comédie.
Ici, le drame est celui de cette femme. Elle n'existe que pour son fils, qui n'est pas très développé intellectuellement. Elle se sacrifie littéralement pour lui, elle le surveille en permanence, elle le couve au-delà de ce qui est supportable pour un enfant aussi âgé. Je pense qu'il n'est pas exagéré de penser qu'elle ne vit que pour lui. Au point qu'on peut se demander si elle n'est pas responsable du sous-développement intellectuel de ce rejeton, à force de le sur-protéger. Et voir ce fils emprisonné, accusé d'un crime qu'il n'a manifestement pas commis mais qu'il a pourtant avoué devant les policiers, c'est le pire des drames pour une telle femme.
Il est impossible de ne pas apprécier cette femme qui se lance dans une quête trop grande pour elle. Son apparente faiblesse, sa petite personne paraît transcendée par la raison de ses recherches.
Une enquête qui avance comme cette vieille femme, à petits pas, lentement, sans en avoir l'air.
Mais attention, Bong Joon-ho ne sombre jamais dans l'angélisme : cette mère est aussi comme un animal dont on menace les bébés. Et s'il le faut, elle peut employer des moyens brutaux pour arriver à ses fins. Portrait contrasté, toujours en demi-teinte, inclassable lui aussi, d'une femme complexe.
Il faut dire que le cinéaste a l'art des personnages particuliers, inoubliables. Après les flics bouseux de Memories of murder et ce père attardé qui cherche sa gamine dans The Host, il nous livre ici des caractères qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, à la fois pitoyables et émouvants, pathétiques et drôles. Car l'aspect comique est là aussi, peut-être moins marqué que dans les films précédents, mais, au début, on trouve une hilarante scène de pugilat sur un terrain de golf.

Mother est aussi un excellent film sur le thème de la mémoire. Cette mémoire qui ne revient pas à un fils emprisonné, faux coupable qui ne parvient pas à se souvenir de ce qu'il a fait au moment du crime (et qui, donc, reste convaincu que les policiers ont raison de l'accuser). Une mémoire très aléatoire, qu'il faut toujours stimuler pour qu'elle fasse resurgir des souvenirs, mais d'une façon constamment inattendue. Elle n'est jamais là où il faudrait qu'elle soit. Les souvenirs ne sont jamais les bons, ceux que l'on voudrait.
Mais contre ces souvenirs intempestifs, le mère a un remède miracle. Une aiguille d'acupuncture dans la cuisse, et les mauvais souvenirs disparaissent. C'est l'autre aspect du thème de la mémoire. A côté des souvenirs qu'il faudrait avoir, il y a ceux qu'il faudrait oublier. Comme une certaine histoire d'empoisonnement... La dernière scène du film, splendide, en donne un bon exemple.

Avec ce très bon film, inattendu et émouvant, Bong Joon-ho s'affirme définitivement comme un des réalisateurs majeurs actuellement.

*Citation du critique Jean-François Rauger, dans un des compléments du DVD.

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