L'insensibilité au réel

Avis sur Mother

Avatar Jduvi
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Qu'est-ce que la folie ?...

L'insensibilité à la réalité, répond le film.

La mère, qui n'est jamais nommée, incarnant ainsi de façon générique toutes les mères du monde, ne verse pas dans la folie : elle y est dès le début du film. C'est le sens de la toute première scène, qui d'emblée étonne : dans un champ, une femme se met à danser. On ne comprend qu'à la fin le sens de cette scène, lorsque la mère rejoint les fêtards dans l'autobus, à savoir que cette danse exprime une évasion hors de la réalité. Car c'est après s'être piquée au genou qu'elle peut oublier l'énorme poids qu'elle porte :

Celui d'être à la fois une meurtrière et, surtout, la mère d'un assassin.

Mais cette vérité, un peu comme dans Memories of murder, ne sera pas clairement dite. Juste suggérée. Un détail la révèle en effet :

Dans la scène au commissariat, Do-joon devient fou de rage parce qu'on l'a traité d'idiot. De même dans la cour de la prison : c'est le mot "idiot" qui lui est lancé qui provoque sa fureur, et une bagarre.

Or, losque le vieux chiffonnier raconte ce qu'il a vu, on entend la victime l'interpeller en disant "idiot". Il s'agit clairement d'un indice étayant la thèse du vieux.

Bong Joon-ho laisse donc planer un doute, même si celui-ci est très nettement atténué par rapport à son précédent opus, Mémories of murder.

Il faut dire que "qui a tué" n'est nullement le sujet principal du film. Le sujet, c'est donc cette mère, et son amour inconditionnel pour son fils. Un amour, en forme de rachat :

on apprend en effet qu'elle a tenté de le tuer enfant, au comble du désespoir.

Un amour passionnel aussi. Et incestueux. Lorsque son copain Jin-Tae demande à Do-joon s'il a déjà couché avec une fille, celui-ci répond "oui... avec ma mère". Avec beaucoup de finesse, Bong Joon-ho ne fait pas répliquer le copain : celui-ci fait comme si une telle réponse n'avait aucun sens. Bien plus intéressant. Plusieurs plans ensuite montrent la mère et le fils dormant dans le même lit, toujours en plongée de haut, la répétition de ce cadrage leur conférant une grande force. Une autre scène traduit brillamment cette relation trouble : alors que Do-joon pisse contre un mur gris-bleu, sa mère lui apporte un médicament, regarde tout d'abord son sexe sans aucune gêne puis lui fait boire, alors que, dans un plan de nouveau en plongée, on voit l'urine qui s'écoule. Mécanique des fluides rendue avec beaucoup de drôlerie !

Ce penchant incestueux va de pair avec un refoulement de la sexualité. Là aussi, Bong Joon-ho le montre avec une scène formidable : alors que la mère cherche dans l'appartement du copain de son fils une preuve que c'est lui le coupable, Jin-Tae revient chez lui avec une fille, la mère se cache donc dans l'armoire. Jin-Tae et sa copine ne tardent pas à s'ébattre sous le regard effaré de la mère. Situation vaudevillesque, que Bong Joon-ho utilise pour créer un moment émouvant : la gêne de la mère est traduite par son regard qui s'affaisse vers le sol et par ses pieds qui se recroquevillent. Après avoir consommé, les deux prennent un repos bien mérité et la mère tente de s'éclipser, mais elle renverse de l'eau qui coule, se rapprochant de la main de Jin-Tae - scène qui répond à celle de l'urine. A la fin du film, Bong Joon-ho filme les cuisses nues de la mère, image érotique rappelant que le corps de celle-ci reste sexué et apte à la sensualité, ce que confirme ensuite la danse.

Le fait que la victime du meurtre soit une marie-couche-toi-là n'est pas non plus innocent : le fils venge en quelque sorte la frustration de sa mère - même si tout cela est naturellement inconscient. Do-joon ne se souvient d'ailleurs réellement plus de ce qu'il s'est passé, il a refoulé son geste. On le comprend lorsqu'il explique pourquoi le meurtrier a exposé le corps de cette fille sur le balcon.

L'amour de la mère est également castrateur bien sûr, et sans doute Do-joon est-il désemparé face à une nymphomane : elle lui jette une pierre, il ne peut rien faire de ce "cadeau", il la lui renvoie donc. Plus un accident qu'un meurtre.

Mais revenons à l'insensibilité au réel. Bong Joon-ho l'exprime dans une autre superbe scène : alors que, dans son atelier, elle coupe au massicot des plantes séchées (et rien que cette image est marquante), elle jette des coups d'oeil réguliers vers la rue où son fils fait le clown avec un chien. La scène est intelligemment cadrée : l'effet de couloir induit par le cadrage induit l'idée d'un cordon entre elle et son fils. Soudain, une voiture renverse Do-joon, et Bong Joon-ho change radicalement de registre : caméra à l'épaule, il traduit l'accélération du rythme cardiaque de la mère. Elle hurle car elle croit que son fils saigne, mais on comprendra ensuite que c'est elle qui saigne (et, en revoyant la scène, on voit qu'en effet le massicot l'a coupée). Insensibilité au réel : plus rien ne compte que le sort de son fils.

Toujours selon le principe de la répétition, Bong Joon-ho reprendra la scène du massicot, cette fois lorsque le flic vient lui annoncer que le vrai coupable à été identifié :

Il s'agit de JP, un attardé mental pire que son fils. Là aussi Bong Joon-ho a pris soin de semer un petit caillou : les flics (aussi peu perspicaces que dans Memories of murder) racontent que JP a déclaré que le sang retrouvé sur ses vêtements provenait du nez de la jeune fille. Ils s'esclaffent : "n'importe quoi !". Or, on a vu la jeune fille saigner du nez un peu plus tôt. On devine donc que JP n'est pas le coupable.

La mère n'en a cure, tant que son fils peut être innocenté. Mais, lorsque dans le parloir JP lui révèle qu'il n'a pas eu de mère, son indifférence fait place à une hypersensibilité puisque cet aveu la renvoie à sa relation avec son fils : le cas de JP entre de nouveau dans le champ de sa réalité.

L'insensibilité au réel apparaît enfin dans la scène avec le chiffonnier :

Lorsqu'elle comprend que celui-ci dit vrai, car je suis convaincu qu'elle sait qu'il dit vrai, cette réalité est insupportable. Elle tue donc sans la moindre hésitation, avec une froide détermination, celui qui a osé émettre une telle hypothèse. Puis met le feu à sa maison. Sa folie, présente dès la première image, s'est pleinement exprimée.

Mother est donc le portrait d'une mère abusive, radicale, en même temps que le portrait poignant d'une vieille femme. Faut-il préciser que Kim Hye-ja emporte totalement l'adhésion ? Cette actrice très connue en Corée pour ses rôles de maman modèle est astucieusement utilisée à contre-emploi par Bong Joon-ho.

Mais Mother ne s'arrête pas là. C'est aussi un portrait de la Corée du Sud, 20 ans après l'époque de Memories of murder. Cette lecture à plusieurs niveaux est caractéristique du cinéma de Bong Joon-ho : qu'on pense à Parasite. Ici aussi, chacun a droit à son portrait au vitriol.

Les flics n'ont qu'une hâte, classer l'affaire, comme dans Memories of murder : ils n'hésitent pas à recourir à la violence pour cela (la scène de la pomme), moins toutefois que dans Memories of murder : l'époque s'est un peu normalisée, mais le ver reste dans le fruit.

Les riches sont ridiculisés, avec la scène presque burlesque dans le golf, suivie de celle au commissariat. Ayant commis un délit de fuite, ils n'hésitent pas pour autant à réclamer le remboursement d'un rétroviseur, cassé par la flamboyant Jin-Tae, quand le pauvre Do-joon se vautre lamentablement sur le bitume (l'une des nombreuses scènes drôles du film).

La jeunesse sans scrupule est incarnée par Jin-Tae, qui n'hésite pas à extorquer de l'argent à une pauvre femme pour l'aider à innocenter son fils : ce qui lui permettra de s'acheter la voiture dans laquelle il recueillera Do-joon à sa sortie de prison. Vénal et violent, écrasant celui qui est plus faible que soi : Jin-Tae amoche les deux voyous qui eux-mêmes voulaient balafrer la jeune fille. Une critique du capitalisme asiatique pas spécialement originale, mais exprimée avec subtilité, comme pourrait le faire un Lee Chang-dong, l'autre grand cinéaste du pays.

Sensible, intelligent, mélangeant avec maestria les genres (polar, comédie dramatique, burlesque, critique sociale), on reconnaît bien là le cinéma du Coréen. Mais aussi superbement filmé : le film est un régal quasi constant pour les yeux. Que ce soit les scènes dans le parloir (avec les petits trous de l'hygiaphone qui semblent s'imprimer comme une source sur le corps de Do-joon, avec aussi les nombreux parloirs en miroir derrière lui pour exprimer le mystère du personnage, quand la mère, elle, a juste un mur gris derrière elle) ou les quelques scènes où la mère n'est qu'un petit point dans un paysage grandiose, les plans sont soignés et font sens.

C'est à la fois beau, léger et profond. Du grand art. On s'étonnera juste qu'il faille démonter un téléphone pour pouvoir enlever le bruit du déclencheur de photo : une simple option sur tous les portables aujourd'hui. Peut-être, en 2009 ?...

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