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Mouchette par denizor

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Sorti en 1967, Mouchette est l'occasion pour Robert Bresson d'adapter une nouvelle fois Georges Bernanos, après Le Journal d'un curé de campagne. En droite ligne d'Au hasard Balthazar, il dépeint à nouveau un milieu rural, brutal et arriéré. Pour un peu, on se croirait avant-guerre si un essaim de mobylettes pétaradantes, le balai incessant de camions ou l'arrivée d'une foire ne poussaient pas bruyamment le film dans la France de 1967. Après un âne, c'est une jeune adolescente qui tient lieu de personnage principal. Prise entre un père alcoolique et une mère malade et alitée, Mouchette - appelée seulement par ce surnom de biquette - se révèle être le vilain petit canard du village. La violence dont elle est victime, est montrée dans le style sobre et épuré propre à Robert Bresson. Film taiseux, sans musique additionnelle (sauf à la fin) Mouchette se concentre sur quelques gestes signifiants et une bande-son qui accentuent le côté explicite : une maîtresse appuyant à répétition sur une note de piano (car Mouchette chante faux) résume toute l'humiliation subie par Mouchette au sein de sa classe. Mouchette, lançant des mottes de terre et le splosh de l'impact sur ses camarades moqueuse,s exprime toute la résistance de la jeune fille. Le bruit des pièces qui tombent dans la main de Mouchette - l'argent, échange primordial entre le père et sa fille, à défaut de tendresse. L'impact et le boum d'une auto-tamponneuse - de la part d'un jeune homme sur la propre auto de Mouchette - marque tout l'intérêt amoureux des deux adolescents et la gifle qui suit du père à sa fille, la fin prématurée de cette possible idylle. Dans le monde de Bresson, on ne communique pas, à l'image de la mère mutique sur son lit, on agit et on brutalise.

L'autre aspect intéressant dans le film de Bresson tient au personnage de Mouchette, éternellement boudeuse et triste - sauf dans l'épisode de l'auto-tamponneuse, moment d'insouciance, où elle esquisse un sourire. Mouchette décrit l'éveil des sens de cette jeune fille à peine pubère. Annonçant l'effrontée de Claude Miller et le cinéma de Catherine Breillat (une vraie jeune fille et A Ma soeur), le film touche à l'ambiguïté d'un entre-deux, entre enfance et age adulte avec la naissance de la féminité. Dans son économie de parole et d'action, Bresson là encore résume toute cette zône d'ombre par un seul geste : Mouchette ayant le réflexe et la tentation de porter un bébé à son sein, avant de se raviser et de lui donner le biberon. Ne pouvant découvrir le flirt avec des garçons de son âge (à la différence de ses camarades), empêchée justement par la gifle du père, Mouchette, chaperon rouge d'aujourd'hui, s'en va se perdre dans la forêt et se jeter dans la gueule, non pas d'un loup, mais d'Arsène le braconnier. D'abord paternaliste dans ses paroles et ses attentions - voyant donc Mouchette comme une enfant, l'homme se jette finalement sur elle. Agression sexuelle évidemment, mais là encore, le seul geste des bras de Mouchette qui enserrent son agresseur, en trouble le sens (plus tard, interrogée, Mouchette dira qu'elle a passé la nuit chez son amant). Bresson ouvre ainsi tout un champ de question et d'interrogation sur la psyché d'une jeune fille. Et cet entre-deux enfant/adulte se traduit même dans la mort de Mouchette où un jeu d'enfant se transforme en suicide ; moment mortifère mais aussi de grâce romantique où la jeune fille enroulée dans une robe/linceul, fait une roulade gaiement dans l'herbe pour finir noyer dans un étang au son d'un motet de Monterverdi. Dans Mouchette, l'ailleurs meilleur est peut-être à chercher dans l'au-delà...

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