Et pour quelques dollars de plus

Avis sur Mulan

Avatar Walter-Mouse
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Lorsque nous la découvrons adulte pour la première fois, galopant dans la prairie, Mulan se hâte de rapporter à sa famille qu'elle n'a pu dissocier des deux lièvres à sa gauche qui était le mâle et qui était la femelle, les deux semblant identiques quand ils courent ensemble. En reprenant le message du poème dès le début de son film, Niki Caro annonce son envie de revenir à la source pour réadapter les exploits de la guerrière chinoise, une ambition déjà vendue quand elle nous la présente, enfant, s'entraînant aux arts martiaux sous les conseils de son père, ancien officier. Mais non sans les très grosses libertés qui vont soit venir évoquer le dessin animé de base soit actualiser l'histoire originelle. Et ces trois types d'approche, tout comme dans le film de 1998, sont profondément liés à son personnage principal.

Dépeinte comme un esprit libre dans les premières minutes, la Mulan de 2020 s'éloigne drastiquement de sa version animée, étant plus marginale et sachant déjà quel avenir elle souhaite avoir, et pour cause, son destin est ici tout tracé et ne laisse plus de place au doute. Sa quête identitaire est remplacée par une affirmation de soi qui aurait pu marcher si elle avait su être correctement amenée. En rajoutant le chi comme analogie de la barrière morale entre les hommes et les femmes, le remake souhaite également ouvrir une porte d'accès à la part occidentale qui ne serait pas familière au wu xia pian mais se plante dans ses deux objectifs. Là où la leçon de la légende mettait en exergue l'égalité des sexes et l'absurdité de les discriminer (Au cours de ses douze années de service dans l'armée impériale, Mulan fût victorieuse et traitée avec tous les respects mais convoitée comme objet de désir une fois son identité apprise, l'Empereur voulant en faire sa concubine), ce nouveau film refuse de faire de son héroïne l'égale de l'homme, l'élevant constamment au-dessus des autres et trahissant le principe-même du personnage.

La formation qu'elle reçoit dans sa jeunesse ne devrait être que la première partie de son apprentissage mais est considérée comme suffisante pour la voir accomplir des choses extraordinaires, y compris pour poursuivre un poulet. Les premiers signes d'énervement apparaissent quand son chi est décrit comme très puissant (ou pour être plus exact, supérieur) et quasi-systématiquement référé en tant que "pouvoir", impliquant que nous n'aurons donc pas à la voir s'exercer durement pour devenir meilleure. Ce qui devrait la rendre rattachable, à savoir ses faiblesses, est mis de côté pour la propulser au sommet. Au coeur d'une bataille, elle est celle qui se battra le mieux. Pour cultiver son chi, elle n'aura pas à se dépasser ou à trouver sa voie. Durant une mission de sauvetage, elle prendra la tête du groupe. Le long-métrage aimera nous rappeler qu'elle n'est qu'une petite personne venant d'un petit village mais ne la filme pourtant jamais selon cet angle.

Étant pensée comme une guerrière-née, son voyage n'est plus le même et perd de sa force, loupant l'intérêt qu'il pouvait avoir. En ne lui donnant aucun complexe, son initiative de prendre la place de son père manque de spontanéité. Mulan n'existe plus que pour porter des valeurs, celles inscrites sur la lame de son épée, et remplir ses devoirs envers sa famille et son pays. Alors qu'auparavant, elle avait quelque chose à prouver, autant aux siens qu'à elle-même, ici, son père lui avouera sa fierté de l'avoir pour fille avant son départ imprévu, venant autant enlever sa crainte que la nôtre à l'idée de devoir rentrer et de demander le pardon. Seul son besoin de ramener l'arme de son père intacte était un enjeu personnel auquel nous pouvions nous connecter et le spectateur n'est mis au courant que lors du combat final une fois l'épée fondue, bien trop tard alors nous avons déjà décroché.

On sera déçus mais guère surpris dans ces conditions que l'une des scènes les plus attendues, celle de la décision de partir, est écourtée et se déroule dans la froideur la plus totale. Si certains traduiront ceci comme un aveu d'échec car ne pouvant aucunement surpasser ou atteindre le frisson de la fugue du dessin animé, elle ne fait que rejoindre le schéma cité plus haut, décidant qu'il ne s'agit pas d'un bouleversement pour Mulan puisqu'elle est déjà prête à combattre. Sa présentation chez la marieuse ne tourne à la catastrophe que parce qu'en voulant aider autrui (la phobie de sa soeur), elle brise les règles protocolaires (le déplacement de la tasse et la récupération des objets) et n'entre pas dans la norme (sa coupe ne tenant plus). Dans la même logique, les qualités espérées chez une bonne épouse; son obéissance, son effacement et sa conformité; sont celles que Mulan suivra une fois engagée dans l'armée, ce qui la bloquera (du moins, c'est censé le faire) et lui imposera toujours des limites.

C'est dans le deuxième acte que l'on prend réellement conscience de la direction voulue par le film et comment il gâche bêtement ses chances de bien renouveler ses thèmes en permanence. Pour que son mensonge perdure, Mulan suit une ligne de conduite à l'opposé de celle de 98, ne cherchant que très peu le contact et ne laissant apparaître aucune souffrance, au point d'oublier cette solidarité qui est censée unir les soldats. La reprise de la scène de la baignade dans le lac réécrit assez malignement celle que nous avons tous en mémoire, engendrant une prise de conscience chez le personnage qui, en voulant garder son secret, renie les vertus qu'elle se dit défendre et se coupe de ses camarades. La conversation qu'elle aura plus tard avec eux au coin du feu l'aidera à davantage s'ouvrir aux autres, commençant à faire tomber le masque, pour qu'au final, ce soient eux qui la reconnaissent comme l'une des leurs en la soutenant. En cédant la réplique de la confiance en Mulan à un autre locuteur, sitôt suivie par un attroupement d'hommes, le remake tente de donner plus de légitimité à son combat en montrant comment chacun doit travailler main dans la main en faisant fi du genre de l'autre, ce qui fonctionnerait si ses compagnons n'étaient pas aussi désincarnés et négligés.

Les étapes menant jusqu'à la libération de la jeune femme souffrent de ce laxisme en sous-utilisant ses rôles secondaires, voire en étant incohérentes avec l'acceptation de Mulan. L'entraînement est une succession de phases pénibles mais pas un calvaire qui met à terre notre héroïne à cause du handicap qui réduit ses aptitudes. Non seulement le film ne veut pas la voir faillir, n'essayant pas de livrer une impression d'égarement ou de frustration, mais il contredit par deux fois son propre parcours, d'abord avec le combat contre Honghui qui se boucle sur une démonstration gagnante puis lors de l'ascension de la montagne où Mulan arrive jusqu'au pic, portant ses seaux d'eau à bout de bras. Probablement réfléchie comme un écho à l'épreuve du poteau dans l'original, cette séquence est un échec car aboutit sur un dépassement qui ne devrait pas avoir lieu tant que son imposture n'est pas révélée au grand jour.

C'est après sa défaite contre la sorcière Xianniang que le personnage peut enfin prendre son envol. Sauvée de justesse par la protection qui lui couvre les seins, elle choisit de ne plus cacher sa vraie nature et repart sur le champ de bataille en se débarrassant de ce qui l'enferme dans une image masculine, laissant derrière elle son armure pour que son corps puisse respirer. Le symbole aurait là encore pu être beau s'il témoignait d'une résurrection méritée, Mulan s'entêtant à se changer en homme pour s'améliorer alors que c'est sa condition de femme qui lui sauve la vie, mais son absence d'imperfections et de réels tracas nuit à ce qui devrait être le gros morceau de bravoure de l'histoire. Deuxièmement, la voix-off tient à ce que nous distinguions Hua Jun de Hua Mulan comme deux personnes différentes mais le changement de personnalité est si imperceptible que la sauce ne prend pas. Harry Gregson-Williams essaie de ramener les frissons nostalgiques en réutilisant Reflection comme complément à sa nouvelle musique mais l'air de la chanson est tellement plus enlevé et expressif qu'il ne correspond pas à l'ambiance musicale et paraît manipulateur pour mettre les fans dans sa poche.

La seule fois où Niki Caro parvient à capter cette fragilité qui devrait être au coeur du film est lors de la première nuit au camp. La réalisatrice suit son actrice revenir dans la tente tard le soir pour ne pas éveiller les soupçons, retirer avec fatigue son uniforme puis le bandage autour de sa poitrine avant de se coucher lentement et prudemment sur son matelas. En une minute, sa vulnérabilité est patente, les risques qu'elle encourt en se jetant dans la gueule du loup nous sont clairs, sa vie étant en danger de jour comme de nuit, l'obligeant à être sur le qui-vive y compris quand un soldat endormi est à deux doigts de poser ses mains sur elle. Qu'elle soit active ou au lit, son effort de discrétion est le même et sa solitude est finalement partagée avec le spectateur. Le placement d'un flashback est approprié car, en plus de faire part des pensées de Mulan, il dévoile un souvenir-clé quant au sacrifice que cela représente pour l'héroïne, celle de sa famille réunie dans la même chambre avec sa soeur s'accrochant aux bras de sa mère, une image qu'elle veut protéger et qu'elle risque de ne plus revoir. Finissant recroquevillée, comme paralysée, en songeant à ce qui l'attend maintenant qu'elle ne peut plus revenir en arrière, ça sera malheureusement la dernière fois où nous aurons de l'empathie pour elle.

Car s'il y a bien une chose qui brille par son absence dans ce remake, c'est l'émotion. Sûrement dans le but d'imiter les superproductions asiatiques et de reproduire le phénomène Tigre et Dragon, Mulan ne fait qu'accuser ses faiblesses d'écriture et de compréhension du genre qu'il adapte en voulant contenir le plus possible les émotions de ses personnages. La mono-expressivité des acteurs et les dialogues téléphonés ne font que mettre en lumière la superficialité du scénario qui cantonne chaque rôle à sa fonction et en oublie de leur donner une âme. Ainsi, Mulan est une guerrière, le commandant est un commandant, la sorcière est une sorcière etc... Leur manque de caractérisation et leurs rapports bâclés diminuent l'investissement du public qui peine à être pris dans les péripéties.

L'Empereur joué par Jet Li est un bon exemple de ce script trop machinal. Immobile sur son trône et fronçant les sourcils, le dirigeant est plus perçu comme un trophée que comme un humain, dénué de la moindre profondeur et incapable de créer de l'attachement contrairement à son prédécesseur animé qui, à l'aide d'une seule citation et d'expressions parlantes, devenait important aux yeux de tous. Une occasion est manquée dès sa première apparition de le voir faire un amalgame, mettant combattantes et sorcières dans le même sac (poussé à le dire, qui plus est, par une Xianniang déguisée et qui teste le Fils du Ciel), mais c'est son Chancelier qui récupère la réplique. Alors qu'un semblant de misandrie aurait été un bon lien avec ce qui a provoqué l'invasion en Chine. Il faudra attendre sa capture pour trouver en lui un soupçon d'humanité quand il apprend qu'une simple chinoise se bat pour son pays, se défaisant des conventions pour secourir sa terre natale. Il est alors dur de croire que si sa tête tombe, l'Empire tout entier tombe.

Et ce détachement est visible dans toutes les relations. Prises indépendamment, les scènes entre Mulan et Honghui ne sont pas mauvaises, la suggestion d'une attirance mutuelle étant plutôt intéressante, mais toutes assemblées, leur semi-romance est peu crédible à l'écran, alternant aléatoirement entre rivalité et affection avant les trois derniers quarts d'heure (avec une mort évitée sortie de nulle part pendant l'avalanche). La promesse de Tung de marier Hua Jun à sa fille, qui arrive là aussi comme un cheveu sur la soupe, ne revient plus jamais et est, à vrai dire, le seul moment indiquant un lien mentor/élève, inapparent le reste du temps. Mais le plus gros ratage reste la méchante interprétée par Gong Li. Fort prometteuse à la base par son effet miroir avec Mulan, les motivations du personnage sont tellement idiotes que l'on croit naïvement à un futur retournement de situation qui mette la sorcière en position de force mais cela n'arrive pas, celle-ci étant pourtant capable de neutraliser des bataillons à elle-seule mais n'ayant jamais l'idée de se retourner contre son maître ou de prendre le pouvoir (Et pourquoi ne pas utiliser ses capacités de métamorphe sur l'Empereur?). Même une vengeance contre ce que la Chine lui a fait subir aurait été suffisant et donné plus de conséquences aux actions de Mulan.

Une absence d'émotion qui s'explique également par une absence d'impact. L'un des tours de force du dessin animé était de montrer l'horreur de la guerre en ne filmant pratiquement jamais un seul combat. Pour faire ressentir l'étendue de la menace des Huns, la Grande Muraille était prise d'assaut dès le début du film. Lorsque l'armée partait au front, l'anéantissement des villageois était la priorité des réalisateurs avant le terrain jonché de cadavres. Quant à Shan Yu, il était la cause directe de la fuite de Mulan et de l'ébranlement de son monde. Ici, les Rourans apparaissent après le prologue pour une attaque brève et peu impressionnante, l'union de leurs tribus n'occupe qu'une petite scène et le bilan de leurs effectifs passe à la trappe tandis que la découverte du régiment décimé est tournée comme un passage quelconque et ne laisse aucune marque. Jason Scott Lee a la carrure idéale pour jouer un chef de guerre mais son Böri Khan n'a rien à apporter à l'évolution de Mulan, leur duel final ne racontant rien ni sur l'un ni sur l'autre.

Rien n'est préparé pour augmenter la tension ou l'incertitude d'être prêt à livrer bataille. Comme pour beaucoup (trop) de blockbusters, le peuple n'existe pas en tant qu'ensemble physique, il ne sert qu'à remplir les décors et disparaît quand on n'a plus besoin de lui (la cité impériale complètement déserte durant les affrontements entre Chinois et Rourans). Les tentatives de faire grimper la peur échouent à cause de cette austérité permanente (le rappel des sanctions par le sergent, Tung réclamant son épée pour mettre à mort Mulan) et les rajouts par-dessus les séquences cultes ne peuvent pas émouvoir pour la même raison (Hua Zhou humilié publiquement, la mère et la soeur spectatrices de l'accident chez la marieuse, une dernière conversation père/fille avant le vol de l'armure ou encore le phénix qui ne fait que de la figuration et ne doit pas dépasser les soixante secondes de temps d'écran) et parce qu'ils participent malgré eux à cette narration décousue.

L'une des scènes les plus intenses de l'original, celle où Mulan est démasquée, est inversée dans le remake et montre combien ce souci d'identification pèse sur tout le film. Cette fois, c'est l'héroïne qui dévoile, de plein gré, son vrai visage, jurant d'être sincère et de ne plus se détourner des valeurs militaires. N'ayant sa place ni auprès des siens ni sous un autre nom dans l'armée, elle ne s'assume qu'en revenant lutter en tant que femme et est prête à payer pour sa tromperie. Au lieu de craindre la mort, elle la préfère à une vie où elle portera le fardeau du déshonneur. Une sortie de secours qui lui est refusée et la met face à ses responsabilités. Il s'agit là d'une alternative faisant peau neuve et pouvant redéfinir les relations entre les protagonistes mais elle n'a pas l'effet escompté à cause de la séquence qui la précède, du mauvais raccord regard entre Mulan et son commandant et d'un manque d'attention vis-à-vis des hommes qui composent les troupes.

Derrière la caméra, Niki Caro livre du très bon comme du très vilain. La réalisatrice semble bien plus à l'aise avec les scènes intimes où elle peut parfois obtenir une certaine forme de beauté (Mulan qui observe son père le soir en silence, si discrète et effacée qu'elle n'a pas besoin de se cacher, restant assise sur l'escalier à la lumière des lanternes; le montage où elle s'entraîne au bord de l'eau, renouant avec ses racines et avec ce qu'elle fût enfant) qu'avec les scènes d'action. Ces dernières, sur-découpées, ont été vendues comme un ajout de taille alors qu'elles sont étrangement succinctes et totalement anecdotiques. Plus ça avance, plus le film s'embourbe dans le cheap le plus indigeste, pas gâté par des effets spéciaux affreux, des décors vides et une direction aux fraises, tous combinés dans un dernier acte qui part violemment en vrille, croulant sous les incohérences et enchaînant les images embarrassantes au possible (ce plan ignoble avec les ailes du phénix). Caro est perdue lors des combats, ne sachant pas quoi filmer et comment le filmer, et abuse des ralentis et des cuts pour sauver les apparences. Sa non-maîtrise des codes du wu xia fait que l'on a peu à se mettre sous la dent (aucune cascade pour Donnie Yen, vingt secondes maxi à tuer du Rouran) et que le tout est très oubliable. Quand elle revient à quelque chose de plus modeste et de plus posé, elle s'en tire par contre bien mieux. Il y a une volonté louable de se démarquer autant sur les costumes que sur les couleurs et les symboles (si on n'est pas trop regardant sur les inexactitudes historiques et culturelles, ce qui ne sera pas acceptable pour tout le monde) mais la substance n'est pas là.

Même si calculé dans l'optique d'investir le marché chinois, Mulan avait toutes les cartes en main pour tracer un nouveau chemin pour les remakes Disney mais a finalement l'effet désagréable d'une douche froide. En tant que réadaptation, il est plus un gâchis qu'une honte. En tant que représentation culturelle, il est plus bête que malintentionné. Sacrifiant stupidement le voyage initiatique de son héroïne et avec lui son message, Mulan est plombé par son néant d'émotion et d'intensité, la maladresse de sa réalisation, la lourdeur de son écriture et la direction plate de son casting. Ce qui lui épargne le mépris et l'antipathie est son affranchissement certain du film d'animation, quelques modifications parfois intriguantes et des scènes qui, de temps à autre, peuvent marcher si on les juge séparément du reste. Encore faut-il se contenter de si peu mais quitte à se planter, autant se planter en ayant essayé.

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