Ouïghours toujours !

Avis sur Mulan

Avatar Eric Pokespagne
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Si l’on prend comme référence la très médiocre qualité de toutes les adaptations « en prises de vues réelles » des dessins animés classiques de la Maison Disney, il n’y avait a priori aucune raison valable de regarder "Mulan", et a fortiori d’en écrire une critique. Et de fait, le film de Niki Caro, mis en ligne sur la plateforme Disney+ du fait de la pandémie, s’est avéré particulièrement mauvais, pire en fait que ce que nous pouvions craindre ; pourtant, cet échec accablant mérite qu’on s’y attarde, du fait du nombre de leçons qu’on peut en tirer.

Un peu d’histoire pour commencer : en 1998, Disney adapte pour la première fois en dessin animé une légende chinoise, célébrant la bravoure d’une jeune femme se faisant passer pour un garçon afin de remplacer son père vieillissant, appelé à rejoindre l’armée impériale qui lutte désespérément contre l’invasion des Huns. Mulan deviendra une héroïne grâce à ses victoires au combat (jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elle est une femme…), et sera célébrée par un poème médiéval devenu un classique de la culture chinoise. Les scénaristes de Disney versent par là-dessus une bonne louche de fantaisie (en particulier un mini-dragon hilarant envoyé par les ancêtres de Mulan) et, bien entendu, en rajoutent en termes d’héroïsme en lui faisant sauver la vie de l’Empereur. Le film est drôle, original, et aborde le sujet de l’égalité homme-femme de manière astucieuse, à travers l’uniformité forcée des soldats dans l’armée et la nécessaire solidarité face à l’adversité.

La version de 2020 s’éloigne assez radicalement de son modèle, d’abord en en éliminant les effets comiques enfantins – plus de dragon, plus de criquet ! – par des scènes de bataille (qui se veulent) épiques, et par des combats inspirés du wu xia pan. L’idée de Disney est de créer un blockbuster international plus adulte, en misant sur le grand spectacle, et de cibler particulièrement le public chinois – gigantesque réserve de dollars pour la firme aux grandes oreilles – en conjuguant une légende connue de tous avec l’idiosyncrasie du cinéma d’art martiaux local (de Hong Kong, en fait). Sans oublier de transformer Mulan en super-héroïne à la Marvel, ce qui, logiquement, met complètement à mal le sujet originel du film : plus question ici d’égalité des sexes, on nous parle d’un être « supérieur », grâce à son « chi » magique, qui ne s’intègre jamais avec ses compagnons ; un être inhumain qui ne se soumettra finalement qu’aux traditions (la famille, vieille antienne de chez Disney, et, ça tombe bien, pilier de la société communiste chinoise) et à l’autorité de l’état (car il ne faut surtout pas fâcher le Parti !).

Le résultat de tous ces calculs politico-financiers et de tout ce charcutage d’une superproduction à 200 Millions de dollars est consternant. D’abord, voici un très, très mauvais film, à cause d’un scénario mal écrit, désormais bancal entre son nouveau « sujet » et le souci de garder un certain nombre de scènes emblématiques du dessin animé, qui perdent du coup leur sens ; à cause aussi d’une incompréhension visible de la part de Caro quant à la manière de filmer aussi bien les batailles que les arts martiaux : sur-découpé, "Mulan" ne donne rien à voir, réduisant à des scénettes inabouties et ridicules toutes les confrontations importantes ; à cause finalement de l’absence quasi-totale d’interprétation digne de ce nom, malgré un générique qui aurait dû faire des étincelles : Donnie Yen et Jet Li (méconnaissable), rescapés du wu xia pan, qui n’ont rien à faire, la sublime Gong Li qui a incarné à elle seule la résurgence du cinéma chinois dans les années 90, à qui l’on confie le personnage le plus intéressant de l’histoire, pourtant privé du moindre sens par le scénario, Jason Scott Lee qui sauve à peu près les meubles grâce à sa présence physique…

Mais le pire est bien entendu l’absolue, et inexcusable lâcheté des Studios Disney, prêts à toutes les concessions pour accéder au public chinois : pour filmer dans les paysages splendides du nord-ouest du pays, on a gentiment fermé les yeux sur les camps de concentration où les autorités ont interné des centaines de milliers de Ouïghours, et on remercie même ces autorités dans le générique. Le fait que Liu Yifei, qui tient le rôle principal de Mulan, a publiquement apporté son support à la police qui réprimait les manifestations démocratiques à Hong -Kong est comme une jolie cerise sur le gâteau offert par Disney à Xi Jinping. Et, comme nous avons-nous-mêmes mauvais esprit, nous avons relevé que les Huns asiatiques du film original sont remplacés ici par des guerriers enturbannés au style bien plus moyen-oriental, et plus en phase avec le rejet des musulmans terroristes et criminels prôné par le Parti.

Néanmoins, il semble qu’il y ait – au-delà de l’effet Covid 19 – une justice : boycotté à travers la planète, "Mulan" n’a pas été bien accueilli en Chine non plus, tant, avec la désinvolture américaine habituelle quand il s’agit d’utiliser une culture étrangère, le film se montre méprisant, voire insultant vis-à-vis des références folkloriques et historiques chinoises. Même quelqu’un qui n’est pas particulièrement expert en la matière relèvera les absurdités qui s’accumulent tout au long de Mulan : concubines grimées comme des geishas japonaises, sorcière tirée directement de "Game of Thrones", phénix sorti de "Harry Potte" et qui n’a rien à voir les légendes chinoises, etc.

Pour toutes ces raisons, Mulan est bien parti pour intégrer la liste des pires films de tous les temps. Bravo Disney !

[Critique écrite en 2020]
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