Un espace entre le fantasme et le réel

Avis sur Mulholland Drive

Avatar Morgan Cnudde
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Ce film est un chef d’œuvre. Tout simplement. Je n'ai jamais connu d'autre œuvre aussi puissante et aussi brillamment menée quand il s'agît de questionner le medium par lequel elle est véhiculée. Ci-dessous vous pouvez lire mon analyse (basée sur mes observations et celles d'autres spectateurs que j'ai pu récolter en ligne) après l'avoir vous même vu puisqu'elle le spoil allégrement. Vous pouvez en tout cas y aller les yeux fermés.

C'est l'histoire de Diane Selwyn, actrice prise dans un cercle vicieux d'échecs professionnels et sentimentaux qui la font plonger dans la drogue. Suite à sa séparation avec Camilla, son amante, elle commandite son assassinat par un tueur qu'elle rencontre dans un diner de Los Angeles. Après la mort de Camilla, Diane tombe dans le remord et s'endort sous l'effet d'une substance qui lui fait vivre un rêve plus vrai que nature où elle vit la vie idéale pour toute jeune actrice et recueille une belle amnésique aux traits de Camilla. À son réveil, elle est prise d'hallucinations de sa vie passée et se tire une balle dans la tête alors que ce qui semble être la police est à sa porte.

Les indices du rêve

Plusieurs passages dans le film indiquent que les ¾ du métrage sont un rêve.

Il y a tout d'abord l'introduction du film avec cette danse étrange sur fond de couleur agressif suivi d'un plan prolongé sur un lit et d'un gros plan sur un oreiller. Il s'agit de la représentation d'un concours de danse qu'à remporté Diane avant les événements du film. Les personnes âgés qu'on y voit ainsi que les personnes qui la pourchassent à la toute fin peuvent être des membres de sa famille ou alors les juges du concours. Suite à cette compétition, Diane remporte un voyage à Los Angeles pour démarrer sa carrière. Les événements de la fin du film se déroulent alors et Diane s'endort (gros plan sur l'oreiller). Son rêve débute avec la tentative de meurtre sur Camilla, renommée Rita. Toute la séquence a une qualité onirique. Les plans de caméra sont comme suspendus dans le temps, et l'enchaînement des éléments ne semble pas faire de sens.

Quand Betty arrive à Los Angeles, les dialogues sonnent faux, l'éclairage semble irréel et le comportement des acteurs forcé. Sur toute la durée du rêve, Betty va vivre une vie d'actrice en devenir complètement cliché. Une sorte de parodie des attentes du spectateur formaté par des années de consommation de médias en tout genre.

Un peu plus tard dans le film, deux hommes sont dans le diner. L'un d'eux parle d'un rêve qu'il a fait. Il se rend alors compte que le rêve se réalise alors que son comparse l'incite à vérifier à l'extérieur si un homme les attends. Les deux hommes descendent un escalier comme ils descendent dans le subconscient du rêveur et l'homme terrifiant sort de l'ombre. Cette scène est l'une des nombreuses qui utilisent un événement de la vraie vie de Diane pour former une fantaisie. C'est dans ce diner qu'elle fomente le meurtre de Camilla et c'est toujours ici qu'elle voit pour la seule fois l'homme qui deviendra le rêveur. Le sans abris terrifiant symbolise le mal et l'échec dans le cœur des habitants de Los Angeles ainsi que la culpabilité de Diane. Cette scène ainsi que quelques autres sont des tentatives de l'inconscient de Diane pour la ramener à la réalité.

Autre détail faisant penser à un rêve : la sous intrigue mafieuse. Cette intrigue de complot n'a pas de conclusion et ne fait pas sens. Tout n'est pas expliqué et la majeure partie des détails nous échappent. Comme dans un rêve, une structure se dessine mais les éléments individuels se perdent. Cette intrigue n'est là que pour une seule raison : expliquer pourquoi Betty n'obtient pas le rôle principal dans le film de Adam.

Globalement, tous les événements de la séquence de rêve n'ont pas forcément de sens ni de conclusion. En revanche ils portent une force symbolique importante et une force évocatrice bien supérieure à tout ce qui arrive dans la partie réelle du film, sensation renforcée quand l'on sait que les éléments importants et les personnages du rêve trouvent leurs sources dans les personnes et les situations que connaît Diane dans la réalité.

L'interstice entre le rêve et la réalité

Quelques moments de Mulholland Drive nous laissent percevoir l'outil que David Lynch utilise le plus durant le film. Les deux scènes qui mettent cet outil le plus en avant sont d'abord la scène de l'audition de Betty et la scène dans le club Silencio. Cet outil, c'est l'attente du spectateur.

Pendant tout le film, Betty apparaît comme un personnage sans profondeur, sans conflit interne. Tout lui sourit et elle ne représente qu'une sorte d'image idéalisée d'une jeune actrice en devenir. Elle paraît alors au spectateur comme un personnage naïf, innocent, ignorante des dangers de Los Angeles. Elle arrive à une audition où elle s'apprête à jouer une scène en présence de plusieurs acteurs de l'industrie du film, tous indifférents, avec un acteur tout droit sortie d'un soap opera et un réalisateur incompétent. Nous nous attendons à deux choses. Tout d'abord à une scène particulièrement mal jouée car Betty n'est qu'une débutante et nous avons déjà vu la scène être répétée par elle et Rita de façon caricaturale et violente. Ensuite à ce que Betty se fasse abuser. Quand l'acteur la saisie, on se rend en effet compte de la vulnérabilité de Betty. Mais c'est alors que la scène commence que le film nous surprend de plus belle. C'est Betty qui donne le rythme, elle qui joue le jeu de la séduction, elle qui contrôle la situation… La scène désamorce complètement les attentes du spectateur et à cet instant, le choc est tel que le film nous piège après avoir nous avoir fait baisser notre garde et nous fait oublier le reste de l'histoire. L'instant et les émotions deviennent complètement réels car débarrassés des artifices de la narration et des attentes arbitraires que l'on a en nous à ce stade.

Un phénomène similaire survient dans la scène de cabaret. Alors que l'on nous annonce que tout est faux. Qu'il ne s'agit que d'illusions et que les sons sont enregistrés, on baisse notre garde car les attentes sont parfaitement claires. À ce moment là, une chanteuse s'avance sur la scène et interprète une reprise bouleversante de la chanson Crying de Roy Orbisson en espagnol. Cette chanson, dont on a l'impression qu'elle sort du plus profond de l'âme de son interprète nous suspend dans un flot d'émotions auquel nous n'étions pas préparés, c'est la réalité du moment qui nous frappe. Quand la chanteuse s'effondre et la chanson continue, cette réalité s'effondre et c'est le retour de l'illusion. À ce moment, le spectateur se voit désemparé et laissé face au vide qu'il contemple. Le film invoque un interstice entre le réel et le rêve.

Dans un cas comme dans l'autre, ce que le réalisateur cherche à éveiller en nous c'est la croyance. La question de Mulholland Drive est la suivante : peut on croire en une illusion, en un rêve, en un film aussi fermement que l'on croit en la réalité ? Et si tel est le cas, à quel prix ? Quel est la dimension portant le plus de signification, de sens ? La réalité que l'on veut échapper ou l'illusion que l'on créé grâce à des symboles auquel on donne du sens et un but ? Le spectateur commet il une erreur en tentant de s'attacher au rêve et donc à la pertinence du film lui même au même titre que Diane qui s'enfuit dans son monde imaginaire pour échapper à la culpabilité ? Diane comme nous, l'autre rêveur, voyons à 3 reprises le Cowboy, signe que nous avons été mauvais dans nos actions.

Nous pourrions résumer cet aspect du film ainsi : Lynch nous présente des scènes typiques de thrillers qui nous incitent à utiliser notre regard froid et analytique pour prévoir ce que le film réserve. C'est la surface. Mais la surface nous piège en nous menant vers une fausse piste puisque nos attentes sont perpétuellement réfutées par des situations que l'on n'avait pas anticipé. Cette trahison nous amène à voir les situations au delà des surfaces et de s'engager pleinement dans le film est d'y croire réellement. Nous sommes alors piégés et le film retourne à son état de simple surface, nous laissant face au vide de l'illusion. Le film nous averti sur les dangers de croire mais aussi nous laisse apercevoir à quel point il peut être bon de croire grâce aux émotions que cela suscite en nous.

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