Eh ben moi, ce film ne m'a pas dérangé !

Avis sur Mysterious Skin

Avatar Gauvain
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Beaucoup de critiques qui traînent ça et là sur Internet, et en particulier sur Senscritique, parlent de Mysterious Skin comme d'un film "dérangeant". En général, c'est pour en faire l'éloge.

Mais qu'est-ce qu'on entend par là exactement ? Est-ce que cet adjectif convient vraiment à ce film, et est-ce que, si c'est le cas, c'est à porter à son crédit ? Examinons ça.

-D'abord, on peut trouver un film "dérangeant" parce qu'il y a quelque chose qui nous gêne dans son scénario, dans sa construction ; quelque chose dont on n'arrive pas à rendre compte avec les schémas narratifs habituels. Mais ce n'est pas forcément une bonne chose : dans certains cas, ça peut, certes, indiquer que le réalisateur a vraiment beaucoup d'audace ; plus souvent, c'est le signe que son intrigue n'est pas forcément très bien ficelée. En l'occurrence il y a quelque chose de cet ordre dans le personnage de Neil (Joseph Gordon-Levitt). On a visiblement affaire à un film sur la pédophilie, et l'expérience traumatique des rapports sexuels avec l'entraîneur de base-ball est censée être le point de départ de tous les développements ultérieurs, sauf qu'en fait oui mais non : la "matière première" de l'expérience, c'est un gamin de 8 ans déjà un peu instable sexuellement, à la puberté hyper-précoce, attiré déjà par les hommes mûrs et espionnant les ébats maternels. Du coup, la force démonstrative du film, s'il prétend en avoir une, est considérablement affaiblie. Le rapport pour le moins ambigu de Neil à ce qu'il subit enfant (son consentement, voire sa complicité) vient de là : on dirait que Gregg Araki avait besoin d'un alibi biographique pour oser ce coup de force, mais l'"alibi" vient du même coup parasiter la trame principale de l'histoire, et cette peinture psychologique du jeune Neil ne dérange, ne choque, qu'au prix d'un petit montage scénaristique dont on ne sent que trop l'artificialité.

-Ensuite, on peut être "dérangé" par un film à cause du traitement de son sujet. Mais être dérangé par le traitement d'un sujet, ce n'est pas la même chose qu'être dérangé par un sujet. Or qu'y a-t-il de "dérangeant" dans le traitement de la pédophilie ? Hormis, si l'on veut, l'attitude ambiguë de Neil, qui relève du cas examiné précédemment ? Tout le monde constate que le film ne "juge" pas, s'abstient de tout moralisme. J'ai envie de dire : encore heureux ! On ne va pas au cinéma pour s'infliger un pensum didactique. La pédophilie, on est assez grands pour savoir quoi en penser. Si le "scandale" du film est d'avoir montré la pédophilie sans l'alourdir d'un appareillage moralisateur déplacé, alors le seuil de tolérance général est bien bas. On parlera, si l'on veut, d'un réalisme cru : oui, le grooming de l'entraîneur est montré avec ce qu'il faut de détails et de précision ; le personnage lui-même est dépeint sans manichéisme, ce qui est heureux ; les ravages ultérieurs du traumatisme sont décrits avec une justesse qui est à saluer. Mais je ne vois toujours pas pourquoi il y aurait là quelque chose de "dérangeant", alors qu'on est parfaitement habitués au même genre de récits dès lors qu'il s'agit, non pas de pédophilie, mais de viol sur adulte, ou de meurtre. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a quelque chose de socialement malsain à trouver ce film "dérangeant" simplement parce que la représentation de la pédophilie, dans toute sa crudité, son horreur et sa violence, est un peu moins euphémisée qu'ailleurs.

Alors cela étant dit, Mysterious Skin est un bon film. Un film un peu surfait, je pense, mais un bon film quand même. La bande-son est bien, les acteurs et actrices sont excellents, surtout Gordon-Levitt qui, en plus d'être assez beau gosse (ça ne gâte rien), crève l'écran. L'histoire est suffisamment intéressante, et conduite avec suffisamment de rythme, pour qu'on ne s'emmerde jamais. Il y a quelques scènes émotionnellement intenses, peut-être moins d'ailleurs les scènes d'abus sexuels du début que le moment, vers la fin, où Neil se fait violer et frapper par un de ses clients (sans doute grâce au talent de l'acteur, encore). Ou la scène tout à fait terrible où l'excellent Billy Drago joue un vieux client pathétique atteint du SIDA. Ca n'empêche pas qu'il y ait des faiblesses, au niveau du scénario : outre celle que j'ai déjà signalée, je trouve que le personnage d'Eric (Jeff Licon) est singulièrement sous-exploité (à quoi sert la scène où il découvre le passé de Neil ? C'est une scène qui n'apporte rien, qui ne sera jamais développée, une vraie verrue scénaristique...), et la longue séquence avec la meuf cinglée qui croit avoir été enlevée par des extra-terrestres est bien trop longuement développée pour s'arrêter aussi abruptement. Si c'est juste un prétexte pour permettre à Brian (Brady Corbet) de faire un fist-fucking à une vache morte, c'est un prétexte bien coûteux en temps.

Bref, un film à voir à l'occasion, mais sans forcément se ruer dessus non plus.

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