Le jour où ma vie changea.

Avis sur Nausicaä de la vallée du vent

Avatar Tezuka
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Jamais je ne pourrai parfaitement traduire l'impact qu'a eu sur ma vie Nausicaä de la Vallée du Vent.

Jamais sans doute je ne trouverai les mots pour décrire ce moment précis où, à cause d'un détail infime, une existence toute entière est bouleversée, bascule à jamais, et change sa route à quatre-vingt-dix degrés, comme un météore en passant à proximité d'une planète.

Vous savez comment sont les météores. Quelle que soit sa course dans l'espace infini, le météore, une fois la planète dépassée, gardera toujours une infime trace de la trajectoire que lui aura imprimé l'astre. Bon.
Imaginez un instant que nos vies soient des météores filant à toute vitesse dans l'univers, et qu'un jour, en passant à proximité d'une planète géante, un météore voie sa trajectoire modifiée, oh, de presque rien. C'est ce genre de rencontres que font les météores qui leur font changer leur destinée monotone.

Un soir, le météore, ce fut moi. Et par un hasard que je ne m'explique toujours pas, la planète, ce fut Nausicaä de la Vallée du Vent.

Bien sûr, le terrain avait été préparé depuis longtemps pour que je sois frappé au maximum par le film que j'allais voir. Déjà, je suis certain que je voulais voir ce film depuis sa sortie en France, alors que j'étais encore petit. Je me rappelle vaguement avoir vu sur la devanture d'un bar-tabac une affiche représentant une fille regardant au loin sur un fond bleu-orangé. Et dès cet instant, je voulus savoir quel était ce film, sans succès d'ailleurs. Je devais avoir dix ans.

Je finis par l'oublier, mais la vision fascinante de la jeune fille s'était glissée dans mon inconscient. Si bien qu'après ma découverte de Hayao Miyazaki -je m'en souviens, c'était avec Kiki la petite sorcière, qu'est-ce que j'ai pleuré...- je découvris l'existence de "Nausicaä" et je compris que j'allais pouvoir résoudre une énigme de mon enfance, répondre enfin à cette attirance bizarre que j'avais ressentie devant une affiche une fois que j'étais allé faire le marché avec mes parents. Après moult péripéties et des kilomètres à vélo sous un cagnard monstre, je reviens, quelques années après, le DVD en main. Lecture rapide de la jaquette, bon, OK, ça a l'air sympa...l'ordinateur lance le film, c'est parti.

Et là tout s'arrête.

Les premières minutes me clouent littéralement sur place. La musique envoûtante qui résonne, la forêt grinçante et mystérieuse, le bourdonnement des synthétiseurs, Nausicaä...nom de nom, mais qu'est-ce que c'est que ce film ?

Aujourd'hui, je regarde rétroactivement le film, et j'ai désormais sur Nausicaä de la Vallée du Vent un regard plus objectif que je n'avais alors. Elle a disparu, la vénération quasi-mystique que j'ai éprouvée pendant plusieurs mois. Ne serait-ce que parce que j'ai lu le manga.

Les humains n'ont pas retenu la leçon des Sept Jours de Feu, et ils ont éveillé la colère de la Terre qui, plus que jamais, est hostile à l'homme. Les avertissements silencieux des ômus n'ont servi à rien, pas plus que la paix régnant dans la pacifique vallée du vent ne s'est étendue au reste du monde. Guerre. Violence. Pollution. Mort. Partout le spectacle est le même, et l'humanité est arrivée à son crépuscule. La Fukai, l'immense forêt toxique qui recouvre le monde, est comme un linceul qui étouffe lentement les derniers survivants.

Il leur faudra pour survivre un messie. Un sauveur qui indiquera le chemin à suivre pour construire un monde meilleur, mais Nausicaä, qui pourrait être ce messie, parle dans le vide : on s'entretue, les empires militaires se déchirent et Kushana, l'alter ego cynique et violent de Nausicaä, ressemble plus au messie dont le monde a besoin : une femme forte et dure, et pas une fillette gentille mais geignarde. Et pourtant...

Kushana et Nausicaä sont deux princesses au premiers abord monstrueusement différentes et si totalement opposées que ça en deviendrait ridicule. Pourtant, c'est cette opposition entre les deux femmes qui est la base du film, car elle symbolise à elle seule la dichotomie de la nature humaine qui, plus encore que la nature, est le thème central du film : le côté sombre pour Kushana, la lumière pour Nausicaä.

Mais de manichéisme, point. Miyazaki nous a habitués à éviter les constructions caricaturales et c'est la même chose ici : si Nausicaä tire Kushana vers la lumière, Kushana, au passage, met en relief les ténèbres de Nausicaä, un côté qui n'est cependant, et c'est bien dommage, qu'effleuré tout au long du film, alors que le manga nous présente une Nausicaä beaucoup plus complexe. Dans le film sont cependant effleurées ses pulsions suicidaires ou sa peur d'elle-même, mais de façon très subtile et, à mon sens, insuffisantes pour remettre en cause cette affirmation : Nausicaä est parfaite. Elle est gentille, généreuse, pleine d'empathie, courageuse, décidée, amusante, souriante, et pleine d'un amour fou pour le monde entier. L'héroïne ultime de Miyazaki, certes, mais une héroïne bien faible. La monstrueuse ironie qui fait la force de ce film est là : Nausicaä est trop faible pour sauver le monde à elle seule. Car si elle veut sauver l'humanité, l'humanité, elle, refuse de se laisser sauver.

J'avais d'abord vu le long-métrage de Miyazaki avant de m'attaquer à l’œuvre dessinée, et je garde avec une boule dans la gorge le souvenir ému d'une héroïne faible et tremblante face à ses doutes, et déterminée face au monde : Nausicaä irradie un charisme et d'un sens du sacrifice qui laissent sans voix. Certaines scènes bouleversantes font d'elle l'un des personnages les plus puissants et émouvants jamais entrevus. Quant à tant d'autres, elles sont d'une beauté extraordinaire, et d'une telle poésie, macabre ou non...la vision apocalyptique des Dieux-Guerriers...la scène où les spores se déposent doucement comme un manteau de neige...la scène du lac d'acide...autant de moments qui resteront gravés à tout jamais dans mon cœur de petit, tout petit admirateur de Hayao Miyazaki, mais aussi dans mon âme.

Ce ne sont pourtant pas de vagues souvenirs, des passages plus marquants que d'autres qui m'ont laissé un sentiment si formidable. Le film tout entier est un hurlement sans nom que les synthétiseurs ne font que rendre à peine plus supportable. Des Ômus à la charge vengeresse, de la princesse frêle qui verse son sang pour les autres à la folie des hommes qui s'acharnent à se mutiler, Nausicaä est un film qui m'a marqué à vie, comme aucun film ne l'avait fait avant, m'a changé en profondeur, influé sur mes pensées, mes rêves, mes désirs, ma vision du monde, mon projet de vie. Il m'a fait choisir des études bien particulières et me donne souvent à penser sur la façon dont je vois l'humanité.

Oh, bien sûr, j'ai désormais revu le film. Plusieurs fois, même, c'était la moindre des choses. Alors j'ai constaté, un peu ennuyé, certaines longueurs, des choix discutables, des lourdeurs graphiques, des passages plus faibles, et je sais très bien que les maladresses que je constate, je ne peux mettre sur le compte de la mauvaise humeur ou de mon impatience. Et puis, bien sûr, j'ai lu le manga et j'ai constaté l'abîme qui séparait les deux œuvres, ce qui a achevé de me convaincre des qualités et défauts objectifs du film. Il n'empêche.

Bien que ce film ne soit qu'imparfait face au chef-d'oeuvre total qu'est le manga du maître, qui fut quelque part une bouffée d'inspiration divine transcrite par Miyazaki, on ne peut qu'être admiratif et songer qu'on ne pouvait faire de meilleure adaptation que la sienne, et que Nausicaä de la Vallée du Vent reste un monument de l'histoire de l'animation, intelligent, beau, émouvant. Cet univers est unique et merveilleux, fantastique et affreux, envoûtant et monstrueux. Quant à Joe Hisaishi, il signe une composition hors-normes. Non pas parfaite, mais à l'image du film : intraduisible par de simples mots.

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