Tranche de vie, fragments de cinéma

Avis sur Ne croyez surtout pas que je hurle

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Lorgnant plus vers le cinéma expérimental que le documentaire, Frank Beauvais renouvelle l'autobiographie sur grand écran. Il raconte en voix-off les derniers mois qu’il a passé entre mars et octobre 2016 reclus en solitaire dans une maison en Alsace avant de revenir s’installer à Paris. Durant ces six mois, il passe son temps à trier son énorme collection de DVD, CD et livres qu’il doit liquider en les revendant sur internet pour assurer son déménagement. Ce, tout en visionnant cinq films par jour, dont les plans sont autant de fragments qui constituent les images du film résonnant (et raisonnant) avec le texte qu'il prononce. Ces plans, provenant pour la plupart de films méconnus, sont choisis selon plusieurs principes. Le plus marquant consiste à ne jamais représenter de visages humains, de manière à ce que le spectateur soit dans l'incapacité de reconnaître les films utilisés.

Le procédé est surprenant car il renverse notre rapport au cinéma : ce n’est pas l’image qui est le fil conducteur, mais le texte lu en voix-off. Bien que le cinéaste a composé le corpus de plans utilisés avant d’écrire le texte, ce sont les images qui accompagnent ce dernier et non pas l’inverse. Ces dernières se succèdent ainsi en roue libre, résultat d’un gigantesque travail de montage délivré des contraintes narratives habituelles. Elles approfondissent la portée du texte en apportant une illustration, un contrepoint ironique ou bien une digression poétique. Cette émulsion repose avant tout sur le décalage paradoxal entre un texte qui met à nue, parfois de manière crue, les pensées de son auteur et des images impersonnelles ou insolites. Frank Beauvais met ainsi à distance sa pensée et sa propre existence, évitant à la fois le pathos et la dérive narcissique.

Le dispositif, dont le potentiel n'est pas épuisé au bout de 75 minutes, abouti à une grande liberté de ton. Il épouse le cheminement fuyant et digressif de la pensée. S’ensuivent pêle-mêle au milieu de la description méthodique du quotidien morne du cinéaste des réflexions chargées d’affects sur le cinéma, d’autres chargées de révolte sur l’actualité politique française de l’époque. Beauvais se permet même quelques remarques méprisantes sur les habitants du village alsacien qu'il s’apprête à quitter. Il se permet tout car il cherche moins l’auto-psychanalyse et la qualité de la réflexion que la retranscription sans fard de son état psychologique désespéré. Si le ton qui s’en dégage est souvent très acerbe, il n’est pas complètement nihiliste : la cinéphagie du réalisateur se révèle être son dernier rempart contre la dépression. En détournant les images qu’il a digéré pour en faire une compilation chargée de vie, Frank Beauvais propose finalement bien plus qu’un hommage au cinéma qu’il aime. Il travaille à la résurrection d’images oubliées, tout en leur découvrant un potentiel évocateur insoupçonné.

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