Les tourments du cinéphile

Avis sur Ne croyez surtout pas que je hurle

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Journal de bord audiovisuel, vertigineux monstre de Frankenstein cinématographique, Ne croyez surtout pas que je hurle est une pièce unique. Il s'agit d'un flot ininterrompu d'images de films de tous les horizons, un film qui n'a jamais été filmé. L'auteur fait part de ses angoisses, de ses ressentis, alors qu'il était en ermitage forcé dans un village d'Alsace coupé du monde. Il y observait alors les affres d'une société en crise qui était déjà largement dégradée auparavant, victime du capitalisme qui agit sur l'économie, la politique, mais aussi les esprits, anesthésiant et criminalisant à tour de bras toute opposition sensée à son règne. Pourtant, Frank Beauvais ne se sent pas révolutionnaire, seulement soutien des soulèvements populaires qu'il suit avec distance. Probablement trop lucide sur le pourrissement ambiant, et peut-être pas aussi lâche qu'il n'a l'air de le penser puisqu'il a tiré de ses tourments une chronique fabuleuse de son quotidien qui se mélange à celle de l'extérieur, en soutenant ses dires par tout ce qu'il a visionné pendant cette période. La folie cinéphage se fait ressentir, comme une tentative de palier à une forme bien trop répandue de dépression.

Va alors se former, discrètement mais sûrement, toute une redéfinition du rôle de cinéphile, qui va passer de simple spectateur passionné à utilisateur politique de sa consommation culturelle, faisant muter matériellement l'art pour appuyer son message. Le tout en excitant la fibre de découverte du public, à son tour désireux de faire de même, ou au moins de laisser germer les graines d'actions politiques diverses (pas mal pour un auteur qui se plaint de sa passivité). Il faut savoir que d'ordinaire j'exècre ce terme de "cinéphile", je ne m'en sers jamais pour me désigner ou désigner autrui, sauf pour le tourner en dérision. Mais ici il y a peut-être le niveau de conscience et de responsabilité qui correspond le mieux à l'idée que je me fais d'une véritable cinéphilie.

Pour tout cela, et certainement d'autres choses, Ne croyez surtout pas que je hurle est un petit mais intense miracle, d'un équilibre parfait entre art et militantisme, un bijou bouleversant qui tombera sûrement très vite dans l'oubli, et que je vous demande donc de regarder, si comme moi, ou comme Frank Beauvais -même s'il ne se l'avoue pas- vous pensez qu'il y a encore malgré tout de l'espoir.

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