L’histoire en mode romanesque

Avis sur Neruda

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Il y a deux ans sortait le «Saint-Laurent» de Bertrand Bonello. Peu de monde avait apprécié le film, trouvant qu’il était la version arty de l’œuvre de Lespert. Personnellement je l’ai adoré pour la simple raison que le cinéaste français essayait de ne pas sombrer dans la chronique facile mais donnait une dimension romanesque à la vie du créateur, chose assez rare dans un biopic. Depuis, je n’ai pas croisé de nouvelles tentatives dans ce sens, du moins jusqu’en Mai dernier lorsque je découvris à Cannes le «Neruda» de Pablo Larrain.

Ici, le réalisateur chilien de «No» dépeint une période très précise de la vie du poète, celle de sa traque par le redoutable inspecteur Peluchonneau après qu’il eut critiqué ouvertement le gouvernement du président Videla. Au travers du jeu du chat et de la souris qui s’installe, Larrain ainsi que son complice de plume, Guillermo Calderón, livrent une œuvre complexe.

Le premier confesse à tous les journalistes qui veulent l’entendre, qu’il n’avait jamais compris la définition d’un Biopic. Je veux bien le croire. Son «Neruda» change souvent de genre. Si on a l’impression, pendant les premières minutes, de retrouver quelques codes classiques du Biopic, c’est pour mieux s’en affranchir. Drame ? Thriller politique pointu ? Road Movie ? Comédie satirique ? Film de gangsters années 30? Western existentialiste ? Il est tout cela à la fois.

Sur le fond, le cinéaste chilien ne s’attache pas principalement aux évènements qui ont marqué la vie du poète mais surtout à son mythe. Paradoxalement, on s’attache à Neruda alors que sa part sombre n’est absolument pas éludée. Sa dureté envers les femmes, son égocentrisme, son cynisme, sa vie de bourgeois sont autant de points qui contrastent avec son génie et la force de ses engagements. L’ironie résulte dans le fait que ce dernier est le personnage le plus intéressant de l’histoire mais c’est par l’intermédiaire de son adversaire qu’il attise notre sympathie. Peluchonneau, derrière ses aspects candides, burlesques et maladroits qui feraient de lui un magnifique méchant de bande dessinée pour enfants, est à la fois narrateur, miroir de Neruda ainsi que pierre angulaire d’une grande mise en abyme sur la création artistique (voir spoilers). Cerise sur le gâteau, les dialogues sont vraiment beaux, ciselés lors des échanges et poétiques lors des monologues. Ces éléments hissent la qualité de l’écriture à la hauteur de l’ambition déployée : complexe, réussie, riche et passionnante si on est séduit par l’angle adopté.

Sur la forme, Larrain s’éclate et se sublime. Sa direction d’acteurs est irréprochable, notamment pour Luis Gnecco qui habite totalement son personnage ainsi que Gael Garcia Bernal brillant dans un rôle qui lui demande toujours d’être sur le fil entre caricature subtile et interprétation réaliste . Ces derniers arrivent à rendre le duel entre Neruda et Peluchonneau vivant même s’il écrase l’importance accordée aux autres personnages notamment la femme du poète. La mise en scène, quant à elle, mêle habilement respect des canons des genres que le film explore, envolées oniriques et idées que j’ai rarement vues au cinéma. Il y a un côté expérimental dans sa démarche, par exemple, il n’est pas rare de voir un dialogue entre deux protagonistes placés dans des décors différents, il y a une utilisation assez inhabituelle du flou ainsi qu’une saturation de certaines couleurs notamment dans les tons chauds. Le procédé est déroutant, le rythme en pâtit quelques fois notamment entre certains changements de genres mais ce n’est pas forcément décousu car l’idée de Larrain était de transformer son œuvre en véritable songe qui porte l’empreinte du poète chilien (voir spoil).

En somme, «Neruda» est un cadeau d’un cinéaste pour des cinéphiles qui accepteront de se laisser porter sans trop se poser de questions. Ce fut mon cas à tel point qu’il n’en reste pas moins un de mes coups de cœur de ces douze derniers mois.

Larrain et son coscénariste ont construit «Neruda» comme si c’était une création artistique du poète lui-même qui nourrit sa propre légende. Cette approche méta prend de l’ampleur tout au long du film, notamment lorsque Peluchonneau se rend compte qu’il n’est qu’un personnage fictif de l’histoire tout en se questionnant sur sa postérité une fois que la traque sera finie. J’ai personnellement trouvé le propos fort pour ce qu’il représente que ce soit d’un point de vue littéraire (les plus belles histoires ne sont-elles que des sublimations des événements importants de nos vies ? Un méchant continue-t-il à exister une fois qu’il a été vaincu par son héros ?), historique (les vaincus sombrent-ils dans l’oubli ?) ou dans notre propre vie (peut-on engendrer de toutes pièces notre destin et notre propre légende ?). Bref, une grande œuvre surprenante qui m’a marqué jusqu’au plus profond de mes tripes.

Critique issue de :http://cinematogrill.fr/neruda/

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