Ne réglez pas votre téléviseur

Avis sur Network - Main basse sur la TV

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Vous avez probablement déjà vu un film de Sidney Lumet. Son premier film, 12 Angry Men, est un chef d'oeuvre du huis-clos judiciaire, et affirme déjà le style Lumet, artisan entièrement dédié à son récit au travers d'une mise en scène épurée et se concentrant toujours sur l'essentiel, et rien que l'essentiel. Ses films des années 70 sont des films sombres et angoissés, loin de la foi ardente que possédait le juré n°8 dans l'humanité : The Offence est une oeuvre d'une rare ambivalence dans sa vision de l'homme, et où le manichéisme oscille entre le gris et le noir ; Serpico est l'histoire d'un martyr quasi christique dont le combat le mène irrémédiablement à l'annihilation de vie personnelle ; Dog Day Afternoon critique violemment la démésure déjà présente dans les années 70, ce bigger than life recherché par le quidam en manque de sensations fortes ; et enfin Network, film au scénario prophétique, et qui bien que réalisé en 1976 trouve encore plus d'échos aujourd'hui qu'à l'époque de sa sortie.

Tout va mal pour la chaîne de télé UBS : rachetée récemment par un conglomérat, soumise à un parterre d'actionnaires souhaitant de la réussite plus que des programmes valables, le film débute dans cette phase de transition où le réseau est instable, déchiré entre ses vieux loups, désirant avant tout faire de la bonne télévision, digne et sincère, et les jeunes arrivistes, dont l'objectif premier est avant tout de faire une programmation rentable, qu'importe le prix moral à payer. La première victime est Howard Beale, présentateur du journal télé, sommé de faire ses cartons suite à l'audimat faible de son programme pour partir à la retraite. Ce dernier, déjà lassé par une vie sans convictions, la perte de sa femme et agacé par les idioties qu'il doit présenter tous les soirs, annonce un soir qu'il va se suicider à l'antenne dans précisément une semaine. Scandale évident, et il s'en faut de peu pour que Beale soit licencié prématurément, mais certains dirigeants sont curieux, et décident de laisser Beale un peu plus longtemps à l'antenne, "pour voir". Le journaliste entre peu à peu dans une crise de démence, et se met à insulter le public, le gouvernement, toutes ces choses qui agacent mais dont il ne peut véritablement parler lors d'une présentation de journal télévisé usuelle. Scandale toujours, mais le public suit, et UBS de se frotter les mains : peu à peu Howard Beale se met à avoir son programme dédié à ses logorrhées mystiques, exhibant la folie manifeste d'un homme afin d'avoir toujours plus de parts de marché...

Network est un film bavard, excessivement bavard, mais sans rien de trop, grâce au script du génial Paddy Chayefsky : personne ne parle de la manière dont ses personnages parlent, faisant des discours passionnés au vocabulaire parfois archaïque, mais rarement un film n'aura réussi à si bien démontrer son point, son objectif : enfoncée dans une course à l'audimat et aux revenus de la publicité, la télévision est devenu un instrument de démence bien plus qu'un moyen de divertissement. Tout aussi dérangeant (et j'annonce à partir de là une critique contenant des spoilers, pour ceux ne voulant se ruiner le plaisir la suite est au dernier paragraphe) est l'appropriation de réseaux télévisés par des conglomérats internationaux voulant que les faits soient dévoilés de leur point de vue seulement, comme le démontre le personnage d'Arthur Jensen, le président du géant industriel CCA ayant acheté UBS pour son propre usage. Mais pas un personnage n'est vertement critiqué, à commencer par les personnages de Frank Hackett et de Diana Christensen, récemment mis à la barre d'UBS pour redresser l'audience à un niveau correct : il est facile de retenir, en sortant de la vision du film, l'hystérie furieuse de Howard Beale flirtant avec les limites psychologiques du public, ce personnage fou à lier suite à de longues années à travailler dans un milieu sans scrupules (voir la scène où il annonce son suicide : alors qu'il parle en live à son audience, les techniciens se trouvant au combo ne font nullement attention à ses propos, seulement intéressés par les cuts graphiques et au timing pour pouvoir insérer la pause publicitaire ; quiconque a déjà eu l'occasion d'aller sur un plateau télé ne peut que frissonner devant ce qui est une réalité) ; mais Hackett et Christensen font partie de cette génération qui a pu être élevée par la télévision, et est, dans le fond, d'autant plus dangereuse et folle à lier que le sénile Beale. Ce sont ces obsédés de travail obsédés par la performance que nous avons tous connu un jour. Dans la scène où Hackett licencie Max Schumacher, directeur du secteur des informations, la folie transparaît clairement : alors que la promesse d'une promotion lui est plus visible que jamais, rien ne le retient, rien ne pourrait l'arrêter : il crie, il se moque, il fait des menaces de mort. Mais Diane Christensen, campée par une Faye Dunaway terriblement convaincante, est l'ultime yuppie : elle est tellement obsédée par le travail que Schumacher, auparavant engagé dans une liaison amoureuse avec elle mais ne pouvant plus supporter son obsession, la quitte en lui disant ce discours reflétant le manque de sens de son existence même : "There's nothing left in you that I can live with. You're one of Howard's humanoids. If I stay with you, I'll be destroyed. Like Howard Beale was destroyed. Like Laureen Hobbs was destroyed. Like everything you and the institution of television touch is destroyed. You're television incarnate, Diana: indifferent to suffering; insensitive to joy. All of life is reduced to the common rubble of banality. War, murder, death are all the same to you as bottles of beer. And the daily business of life is a corrupt comedy. You even shatter the sensations of time and space into split seconds and instant replays. You're madness, Diana. Virulent madness. And everything you touch dies with you." A se demander qui, entre Howard Beale et Paddy Chayefsky, est le prophète divin.

Network a eu 4 oscars en 1976 : un pour le meilleur scénario original, et trois pour l'excellent jeu des acteurs. Paddy Chayefsky a envoyé son scénario à United Artists en 1975 : ces derniers lui ont renvoyé une liste de réalisateurs convenant au script. Cette liste contenait, entre autres, Stanley Kubrick, Roman Polanski et Sidney Lumet. Kubrick reçut le script et donna une réponse plus que favorable pour le réaliser, mais Chayefsky, qui se trouvait être autant control freak que Kubrick, ne voulait pas voir sa vision des choses déformée par un auteur : il voit son scénario comme étant le point final, gravé dans la roche. Et qui d'autre mieux que Lumet pouvait filmer de manière simple, quasi religieuse, les mots de Chayefsky ? Et réussir à en faire un monstre de mise en scène classique, subtile et efficace ?

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