Quand la déshumanisation et la cruauté sont les mots d'ordre d'un thriller d'exception

Avis sur Night Call

Avatar Sébastien Decocq
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Novembre 2014 n’aura pas seulement été le mois durant lequel sont sortis les blockbusters tant attendus qu’on été Interstellar et Hunger Games : la Révolte – Partie 1. Il aura également marqué les esprits avec la sortie de Night Call (Nightcrawler en VO), un film que personne n’avait venu venir (hormis une simple bande-annonce) et qui s’est vu accompagné d’un engouement critique indiscutable. Quel est donc ce long-métrage, réalisé par le frère de Tony Gilroy (scénariste de la saga Jason Bourne) ? Et qu’a-t-il de si exceptionnel au point de faire autant parler de lui ?

Sur le papier, Night Call suit le parcours d’un chômeur vivant de larcin et qui va faire petit-à-petit son business en devenant à l’improviste un caméraman de choc. Celui qui guette le moindre accident, le moindre carnage pour le filmer et le vendre à la chaîne de télévision qui voudra de ses vidéos. En 1h57, le film nous montre ses débuts, son avancée, sa renommée naissante et se termine, forcément, par sa réussite. Et… c’est tout ! Un script qui, au premier abord, n’a pas vraiment quelque chose à nous mettre sous la dent, si ce n’est la vie d’un personnage qui se présente alors comme le seul intérêt de ce film. Mais contre toute attente, Night Call va bien plus loin que de dresser un banal portrait : Dan Gilroy nous livre un scénario d’une richesse et d’une complexité pharaoniques, proposant plusieurs niveaux de lecture ainsi que des critiques sans langue de bois de plusieurs sujets.

Le premier milieu à s’en prendre plein la figure avec ce film, c’est celui des médias. Qui nous est ici présenté comme de la manière la plus péjorative qui nous ait été donnée de voir au cinéma. Ici, les médias (en particularité la télévision) ne pensent qu’à l’audience, à faire des chiffres pour exister. Et pour cela, il faut absolument capter l’attention du téléspectateur, quitte à devoir le choquer. Induisant le fait que n’importe quel crime devient une mine d’or, attirant toute une volée de vautours (les journalistes) qui sont prêts à entrer dans l’inégalité de la loi et de l’éthique (comme entrer en effraction dans une maison ou prévenir la police comme bon leur semble) pour subsister parmi la concurrence, voire même mettre des bâtons dans les roues de ses rivaux pour avoir le scoop avant tout le monde. Un fait que le cinéma avait déjà évoqué plusieurs fois mais toujours au second plan et de manière anecdotique, mais jamais de façon aussi cruelle et évocatrice.

Night Call, c’est également la dénonciation des médias américains, qui usent de la mise en scène pour avoir un côté clinquant. Cela non plus, ce n’est pas nouveau dans le septième art. D’ailleurs, le long-métrage passe rapidement par des séquences de 20h mille fois vues, où l’on voit des présentateurs en mode brushing, maquillage et tout souriant, qui ne sont que de beaux parleurs en train de répéter bêtement ce qu’ils entendent dans leur oreillette. Mais Night Call va encore plus loin dans ce constat via quelques passages qui ne passent pas inaperçus : le personnage principal s’extasiant devant le décor de fond du 20h, un plan fixe de la ville, en disant que ça « parait si réel à la télé », synonyme de décor, d’une recherche constante de réalisation propre et nette dans les reportages. Ou encore le fait que ce même personnage déplace le corps d’une victime sur une scène d’accident juste histoire d’avoir un « meilleur plan » un vendre.

Encore plus étonnant, le film de Dan Gilroy s’étend même sur d’autres univers, tel que celui du travail. Le monde de la société et de l’industrie nous est révélé, encore une fois, par le biais du personnage principal, qui mène sa vie selon un plan professionnel qu’il a lui-même prédéfini. Un schéma qu’il va suivre à la lettre, quitte à faire vivre son calvaire passé (la recherche de travail et la sous-exploitation) à un pauvre SDF en le prenant comme simple stagiaire à sa botte et au salaire plus que misérable. Un monde du travail qui ne rime qu’avec survie, dans lequel il faut effacer toute forme de moralité (j’en reviens à l’inégalité évoquée au sujet des médias) pour survivre. Qu’il faut être prêt à tout pour réussir, même s’il en coûte de perdre toute humanité. Le personnage de la productrice télé en est également le parfait exemple : reconnue dans le milieu mais sur le point de quitter son poste (son contrat arrivant à terme) qui accepte d’avoir une aventure avec le protagoniste principal pour assurer la fidélité de ce dernier et d’avoir des vidéos qu’elles ne pensent qu’à diffuser, malgré leur caractère illégal, tout cela pour garder son travail.

Et enfin, Night Call est également une représentation de notre société actuelle. Qui se déshumanise au fil des années et des différentes crises qui la frappent, donnant naissance à des personnes qui ne cherchent qu’à survivre pour réussir dans la vie. Le personnage principal est cette représentation : un sociopathe dont nous ne savons rien (vie sociale et familiale inexistante, pas de passé… et ce à cause d’Internet et des médias qui l’ont enfermé sur lui-même) et qui se comporte comme une machine, n’ayant aucune émotion, ne vivant que des horreurs qu’il observe chaque nuit sans ne rien ressentir si ce n’est de l’excitation. Et qui peut aller jusqu’à faire n’importe quoi pour avoir ce qu’il veut : agresser (tuer ?) un vigile pour se sauver et piquer sa montre, faire du chantage pour coucher avec sa patronne, saboter le véhicule de son rival pour être le numéro un sur le terrain, entraîner la mort de son coéquipier pour ne pas qu’il soit une gêne pour son avenir… Un véritable monstre à part entière, un anti-héros qui, à cause de notre société donc, ne pense qu’à survivre. Vous l’aurez compris, ce verbe est le mot clé que vous retiendrez après avoir vu ce film !

Mais c’est surtout la prestation de Jake Gyllenhaal qui ne s’effacera jamais de votre mémoire. Le comédien ayant débuté avec Donnie Darko et qui est passé par quelques blockbusters (Le jour d’après, Prince of Persia…) a montré ces derniers temps qu’il avait beaucoup de talent (il suffit de voir Prisoners). Avec Night Call, il rivalise avec Christian Bale en transformant son corps à sa volonté (une perte de 14 kg) pour les besoins de son rôle (joues creuses, pommettes sous les yeux…) et en s’abandonnant entièrement à son personnage, nous livrant une prestation hallucinante. Il est tout simplement angoissant, dangereux, fou mais également captivant et impressionnant. Envoyant sur le banc de touche les autres comédiens pourtant excellents mais qui ne peuvent lui faire face convenablement. Si vous n’êtes toujours pas convaincu par le scénario du film, regardez-le au moins pour Gyllenhaal : il est le principal intérêt de Night Call !

Dan Gilroy s’en sort également avec son poste de réalisateur, Night Call étant tout de même son tout premier film. Il aurait très bien pu se contenter de son script et de son comédien, il n’en est heureusement rien. Le bonhomme, par chaque plan, montre qu’il a du talent, bien plus que son frère Tony, pour mettre en scène. Sachant donner du charme à une ville vue de nuit (les lumières de Los Angeles). Arrivant à rendre une banale course-poursuite de voitures aussi énergique et puissante qu’un film d’action à gros budget. Parvenant à donner de la profondeur aux personnages et à la trame rien que par ses plans. Le seul défaut que l’on pourrait pointer du doigt : l’atmosphère générale du film. Non pas qu’elle soit inexistante. Elle répond présent et ne laisse pas le spectateur indemne, le captivant au plus haut point. Mais face à la cruauté du propos et des images, il est dommage que cette ambiance ne soit pas aussi glaciale et marquante qu’un Gone Girl ou autre Prisoners. Le résultat final n’en aurait été que plus impressionnant.

Night Call est l’un des thrillers les plus mémorables de l’année 2014. L’un de ses films qui se présente comme un uppercut au ventre et qui laissera bien des marques. Aussi bien par sa richesse scénaristique que sa tête d’affiche, sans l’ombre d’un doute l’un des meilleurs comédiens de sa génération, voire même des années 2000. Dan Gilroy, nous attendons avec impatience votre prochaine réalisation ! Vous avez vraiment du talent. Celui qui mérite amplement que l’on suive votre carrière avec le plus grand intérêt.

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