Nocturne pour un oiseau de proie

Avis sur Night Call

Avatar Valerie Favier
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"Night call", qui est quasiment entièrement tourné de nuit, s'ouvre sur une série de plans fixes admirablement cadrés et qui viennent souligner la beauté de Los Angeles. Et qui en même temps qu'ils constituent l'écrin dans lequel se déroule l'action, servent de repoussoir - récurrent - à la laideur des images que traque le "héros" dans sa quête de sensationnalisme. Dès le départ, on est donc saisi par la photographie, particulièrement soignée, de ce film, et intrigué par cette balade nocturne auquel il nous convie.

Une balade où nous suivons à la trace la trajectoire d'un personnage, Lou, qui semble dans un premier temps insignifiant et pathétique dans ses efforts , un voleur à la petite semaine, un "looser" qui vivote entre la plante verte qui orne son salon et qu'il arrose consciencieusement et sa télé. Par hasard, il croise la route d'un de ces chasseurs d'images, pigiste du fait divers de proximité, sanguinolent et choquant, et ça fait "tilt" dans sa cervelle étriquée : voilà la solution à tous ses problèmes! Dès lors, il trace sa route, fait feu de tout bois, en bon opportuniste, et peu lui importent les dommages collatéraux. Je ne dévoilerai pas ce qu'il est capable de faire pour atteindre ses objectifs, mais on reste sidéré devant tant de cynisme, qui n'est pas sans rappeler "Le loup de Wall Street". L'ensemble est réaliste, crédible, et c'est bien cela qui fait froid dans le dos. Car effectivement, Lou ne fait que tirer parti des travers de la société dans laquelle il évolue; il ne fait que s'y intégrer, se les approprier, s'en servir, pour gagner la reconnaissance à laquelle il estime avoir droit, et, bien sûr, de l'argent. Il "surfe sur la vague" créée par ces petites chaînes de télévision qui, pour survivre à une concurrence sauvage et faire de l'audimat, sont prêtes à tout pour que le consommateur moyen américain se repaisse de scènes à scandale, de préférence bien sanglantes et situées dans les beaux quartiers, et engraissent à cette fin des paparazzi à la morale pour le moins douteuse. Evidemment, lors de certaines scènes du film, on ne peut s'empêcher de se souvenir d'un certain pont de l'Alma...

Face à ces dérives, le seul rempart que montre le film est une Police démunie, fragilisée, incapable de lutter contre ce phénomène. Ceux qui profitent du malheur des autres, voire le créent, s'en sortent en toute impunité. C'est le portrait d'une société malade, rongée de l'intérieur, déréglée, dans laquelle les détenteurs de la morale et du bien sont impuissants face au pouvoir et à la manipulation médiatiques. A cet égard, il est intéressant de voir que deux films récents américains traitent du sujet, dans deux registres différents, celui-ci et "Gone Girl".

Le personnage de Lou est campé par Jake Gyllenhall, qu'on avait déjà remarqué dans "Prisoners", et qui se coule dans la peau de cet oiseau de proie avec talent. Son visage émacié, aux yeux un brin globuleux et au sourire étrangement idiot, et sa silhouette dégingandée se prêtent formidablement au rôle, et il sait en jouer. Le film repose beaucoup sur sa composition, mais il a un faire-valoir de taille dans la présence de Rene Russo, qui en impose dans le rôle d'une espèce de mère-maquerelle du scoop, terrorisée par la "ménopause" professionnelle qui s'annonce à elle si elle ne "rebondit" pas.

Ces deux personnages entament un chassé-croisé fructueux qui gagne progressivement en intensité, et le film va crescendo, au fur et à mesure que Lou repousse ses limites. Cette montée en puissance, qui fait qu'on est captivé, et constamment en attente de ce qui va suivre, en alerte, est sans aucun doute aussi un des atouts du film.

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