« Ninotchka » : blanc bonnet, bonnet rouge.

Avis sur Ninotchka

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Lubitsch réalise Ninotchka après un voyage à Moscou en 1936, où il retrouve le cinéaste communiste allemand Gustav von Wagenheim ayant fuit l'Allemagne nazi en 1933. Wagenheim avait été l'élève, avec Lubitsch, de Max Reinhardt à Berlin dans les années 1910. Lubitsch dira à Wagenheim qu'il est là pour études, sans autres précisions. La femme de Wagenheim rapportera plus tard que Lubitsch et son mari ont eu une longue discussion sur le communisme. Lubitsch est très attentif aux propos de son ami Wagenheim et il lui reconnait certain bienfaits pour la classe ouvrière, mais ne semble pas comprendre l'intérêt que peut y porter des gens cultivés. « Maintenant, dis-moi honnêtement, Justav, ça te plait ici ? » [1]

Cette attention aux arguments du communisme apparait nettement dans le film. Il ne s'agit pas d'un simple film anti-communiste comme le cinéma hollywoodien en produira de nombreux dès la fin des années 40 sur fond de guerre froide et de maccarthysme. Si le film de Lubitsch arrive avant l'entrée en conflit des deux blocs idéologique, il est pourtant déjà pris entre ces deux idéologies qui apparaissent nettement inconciliables. 1938 marque l'année ou le communisme est qualifié « d'activité anti-américaine », au même titre que le nazisme. Or un film se produit en quelques années. Ninotchka sort sur les écrans américains en 1939. On peut facilement imaginer que Lubitsch médite sur son film dès 1935. Son voyage d'étude à Moscou est de 36. Il apparait donc que Ninotchka est le fruit d'une observation attentive de la société américaine, mais Lubitsch se refuse pourtant à toute démagogie. Dans le film de Lubitsch ,le capitalisme en prend aussi pour son grade. « Que faites-vous pour l'humanité ? » demande Ninotchka au comte Léon alors embarrassé. « Pour l'humanité ? Pas grand-chose. » Lubitsch refuse de stigmatiser l'idéologie communiste et propose plutôt son étude. C'est le sens qu'il donne à la lecture du Capital de Karl Marx par le comte, d'autant plus que Ninotchka est déjà conquise. Ce sera d'ailleurs l'occasion d'un gag montypythonesque où le comte incite son domestique à la révolte. On y apprend aussi que le conte d'Algoult à « fait son lit » et qu'il a ainsi eu le sentiment de « se rendre utile ». La scène précédente, on pouvait découvrir que Ninotchka avait fini par acheter le ridicule, mais cependant terriblement à la mode, chapeau du capitalisme. Si cela semble dérisoire, c'est pourtant pour Lubitsch l'occasion de montrer que les nations feraient mieux, je me permets là de paraphraser Godard, de s'étoffer plutôt que de s'étouffer.

Ninotchka est un film qui m'a surpris à plusieurs égards, en particulier par ses audaces. Sa promotion est faite en particulier sur la présence de Greta Garbo, la Divine, qui interprète Ninotchka. Greta Garbo a fait ses débuts dans le muet et fait parmi les rares actrices à avoir réussit sa reconversion dans le cinéma parlant. En 1930, le film Anna Christie de Clarence Brown est vendu avec le slogan « Garbo Talks ». Ninotchka sera promu avec le slogan « Garbo Laughs », rompant alors avec les habituelles fins tragiques de Garbo.

(voir http://www.youtube.com/watch?v=hrU5-376FP4 )

La star apparait à l'écran à la 19ème minute. Je ne peux prétendre connaitre suffisamment le cinéma hollywoodien des années 30 et 40, mais il me semble qu'il est très audacieux d'attendre près de 20 minutes l'entrée en scène de l'actrice principale du film, star alors au sommet de sa gloire, tête d'affiche et motivation ultime du public à venir voir le film. Aujourd'hui encore, je ne suis pas certain que de nombreux producteurs prendraient ce risque. D'autant que lorsque Garbo apparait à l'écran, c'est à l'inverse de ce qui a été promis, a savoir que Garbo rit.

(voir http://www.youtube.com/watch?v=NttGI_JGNIE )

Garbo apparait sévère, le regard anesthésié et semble alors hypnotisée par l'idéologie communiste. Mais cela devient une force de la mise en scène du film. Le public viens voir Garbo rire or elle n'a pas du tout l'intention de rire. Lubitsch entre donc ainsi en connivence avec ses spectateurs par l'intermédiaire du Comte Léon d'Algoult, Melvyn Douglas. La première partie du film n'aura qu'un objectif, faire rire Greta Garbo, ce à quoi s'emploiera le comte. « Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n'est pas en plus, il est avec, il fait partie du film. » disait François Truffaut dans un article des Cahiers du Cinéma [2]. Lubitsch disait pour sa part « Ce qu'il faut surtout, c'est avoir toujours de nouvelles idées, trouver de nouvelles façons de maintenir l'intérêt du public, des méthodes différentes pour lui communiquer les significations » [3]. Or il est là une méthode originale et terriblement efficace pour un spectateur contemporain de la Divine. À voir le film aujourd'hui, on peut peut-être trouver que Lubitsch insiste un peu trop longuement sur la frigidité de Ninotchka. Mais cela n'enlève rien à cette formidable leçon de mise en scène.

Finalement, quand Ninotchka rit enfin, c'est au plus universel des gags burlesques. Il n'y a alors plus de frontières ni de sens de l'humour devant la chute accidentelle d'un homme. Les ouvriers, clients du restaurant, et Ninotchka rient à l'unisson. Mais Lubitsch parvient tout de même à récupérer subtilement ce gag des plus élémentaires : c'est devant la chute de l'aristocrate que Ninotchka la communiste rit avec les ouvriers.

(voir http://www.youtube.com/watch?v=8fNFSGfkB5U )

Greta Garbo semble être l'actrice de prédilection pour interpréter Ninotchka. Son discret accent suédois ajoute en authenticité à son personnage de russe, en tout cas pour un américain. Mais c'est finalement tout au long du film que le personnage de Ninotchka entre en résonance avec Greta Garbo elle-même, ou tout au moins avec l'image que l'on avait d'elle, personnalité surprenante et inaccessible. On peut voir à plusieurs reprises dans le personnage de Ninotchka tantôt une caricature légère et amusante tantôt une ironie discrète de Garbo. La Divine est en effet connue pour être froide, énigmatique, grave et parfois intellectuelle. Elle n'accordait ni interviews, ni autographes, n'assistait pas aux premières de ses films, ne répondait pas à ses fans. Or, on sent bien qu'Ernst Lubitsch et ses scénaristes, Billy Wilder, Charles Brackett et Walter Reisch, se sont amusés, avec, on ne peut que l'imaginer, Greta Garbo elle-même, à écrire un personnage la parodiant quelque peu.
« You want to be alone, camarade? », demande sans véritable raisons Iranoff à Ninotchka à son arrivée. Elle refuse sèchement alors qu'elle avait rendu célèbre dans sa vie personnelle une réplique de Grand Hotel, film de 1932 d'Edmund Goulding, « I want to be quiet alone ».
Greta Garbo, pour obtenir ce qu'elle souhaitait sur un plateau de tournage, menaçait quotidiennement de rentrer chez elle, en Suède. « I want to go home ». Or, rentrer à la maison, c'est précisément ce que Ninotchka appréhende.

Un des aspects de la Lubitsch-touch est l'art de la suggestion. Les vendeuses de cigarettes de l'hôtel sont l'occasion de deux exemples très réussit de cet aspect. Un serveur apporte un plat pour le déjeuner des trois envoyés russes et du Comte Léon. La caméra se tient derrière la porte et quelques interjections témoignent de la satisfaction des quatre hommes. Suit une jeune vendeuse de cigarettes. Les interjections témoignent alors d'un enthousiasme bien plus net. C'est au tour du champagne d'entrer. Il reçoit à son tour un témoignage de satisfaction, mais ne rivalise pas avec la vendeuse de cigarette qui est entre temps partis chercher deux de ses collègues et qui à elles-trois remportent une véritable euphorie à en entendre les quatre hommes.

(voir http://www.youtube.com/watch?v=MyN1hqcnuX8 )

C'est ici un exemple formidable d'une part de l'art lubitschien de la suggestion, mais aussi d'une écriture cinématographique sonore très aboutie pour un film de 1939. Plus tard, Ninotchka réclamera des cigarettes. Iranoff appelle alors la réception pour en obtenir. Les trois jeunes filles entrent, pleine d'ardeur. Ninotchka, devant l'embarras des trois russes, commente alors : « Vous avez beaucoup fumé, on dirait » puis une fondue au noir clôt la scène sans autres insistances. Voici une autre manifestation remarquable de l'art de la suggestion, cher à Ernst Lubitsch.

Un autre exemple de la subtilité suggestive de Lubitsch est lorsque les trois comparses Iranoff, Buljanoff et Kopalski ne distinguent pas un « camarade » d'un nazis sur le quai de la gare. Il est sans doute là un point de vue de Lubitsch discrètement dissimulé sur les similitudes du communisme et du nazisme.
L'humour du film est souvent très subtil et peut aussi parfois être très acerbe. Une réplique de Ninotchka à son arrivée en gare est particulièrement irrésistible :

Buljanoff : - Ça va, à Moscou ?
Ninotchka : - Très bien. Les derniers procès ont été parfaits. Il y aura moins de Russes, mais ils seront meilleurs.

Il est là une réplique typiquement lubitschienne et à l'humour noir résolument moderne. Une autre réplique de Ninotchka est discrète, mais néanmoins tout aussi cinglante :

Ninotchka : - Je dois me confesser.
Comte Léon : - Je sais. C'est l'âme russe.
Ninotchka : - Ils veulent tous se confesser. D'ailleurs, on les y oblige.

L'humour noir repose sur l'opposition par la succession d'une réaction naturelle et d'une réaction plus réfléchit. À savoir rire en premier puis prendre conscience et avoir du dédain ou être offusqué ensuite. Le film n'est d'ailleurs construit que sur un jeu d'oppositions manichéennes. Opposition entre le bloc communiste et le bloc capitaliste, opposition entre la sévérité de l'est et la douceur de vivre de l'ouest, entre la vie responsable de Ninotchka et la vie dionysiaque du Comte Léon, entre les casquettes sobres et les chapeaux affriolants. C'est sur les frictions de ces aspects forcement caricaturés que repose le comique du film.

Ninotchka réclame à plusieurs reprises de faire un discours. Elle y parviendra finalement, s'adressant alors à un public imaginaire. La scène tant réclamée par Ninotchka est ainsi mise en relief et rompt alors nettement avec le reste du film. En vérité, c'est Lubitsch qui fait un discours aux spectateurs de la salle de cinéma. Lubitsch avait déjà expérimenté l'aparté au spectateur en 1932 dans son film One hour with you avec Maurice Chevalier. Voici donc le discours prophétique d'Ernst Lubitsch en 1939 :

Ninotchka : « - Camarades, peuples de la terre. La révolution est en marche. Je le sais. Les bombes éclateront, les civilisations s'écrouleront, mais pas tout de suite s'il vous plait. Attendez. Pourquoi se presser ? Laissez-nous quelques instants de bonheur... »

(voir http://www.youtube.com/watch?v=v1z5HEO_SLg )

Ninotchka et le comte Léon se retrouveront finalement à Constantinople, en Turquie, dont la devise « Paix dans le pays, paix dans le monde » a justement était réaffirmée en 1938 à la mort de son président Mustafa Kemal Atatürk, puis plus tard lors de la déclaration de neutralité dans le conflit de la Seconde Guerre mondiale. Peut-être y construiront-ils leur maison ?

Ninotchka : « - Nous allons bâtir notre maison ?
Comte Léon d'Agoult : - Oui. Un maison toute blanche.
- Non, pas blanche.
- Bon. Rouge.
- Ni rouge, ni blanche. Sans couleur. Juste une maison "maison"... Formons notre propre parti.
- Bien. "Amoureux de tous les pays, unissez-vous".
- Ni bras levé.
- Non !
- Ni poing fermé.
- Non.
- Notre salut sera un baiser.
- Oui. Un baiser. Salut ! »

(voir http://www.youtube.com/watch?v=nCsu_s8K9K4 )
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[1] Eléments pour une biographie, Hans Helmut PRINZLER, in Ernst Lubitsch, Bernard EISENSCHITZ et Jean NARBONI, Ed. Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma / Ed. Cinémathèque française, 1985, pp. 9-96
[2] Lubitsch était un prince, François TRUFFAUT, Les Cahiers du Cinéma n°198, février 1968, p. 13
[3] La mise en scène, Ernst LUBITSCH, op. cit., p. 12, traduit de The world film encyclopedia, Londres, 1930

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