Don't cry for him, Argentina

Avis sur Nobody's Watching

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Le drame de Julia Solomonoff traite avec justesse de la solitude, des grandes espérances et des difficiles retours sur terre, de la résilience et de la dignité dans un monde où la construction sociale comme professionnelle est longue et difficile quels que soient les efforts déployés.

Avant de parler de la crise identitaire de son personnage principal – Nico, jeune argentin, qui tente de s'affirmer, aussi bien professionnellement que sentimentalement, en se confrontant au « rêve américain »- Nobody’s Watching évoque celle de la réalisatrice elle-même, Julia Solomonoff, qui a dû passer par la case «exile à New-York » pour pouvoir se poser en tant que femme et artiste. Autant dire qu'on s'attend à de l'authenticité dans le traitement de ces thématiques majeures mais néanmoins classiques que sont l'espoir, la désillusion, la résilience et le désir de se réinventer.

De manière fort explicite, le titre renvoie au sentiment d'échec qui submerge Nico : c'est un acteur de telenovela, jouant un personnage comateux, que personne ne regarde ; c'est un homme sensible, homosexuel endormi, que personne ne remarque... Un peu à la manière d'un Sue perdue dans Manhattan ou d'un Macadam Cowboy, Julia Solomonoff filme l'errance dans la mégalopole comme une lente descente aux enfers, où le salut passe uniquement par la reconnaissance de ses erreurs et l'acceptation de ses illusions, où l'on devient quelqu'un en arrêtant de se prendre pour un autre, en arrêtant de se mentir.

Et si son rôle de personnage inerte et comateux limite sa présence à l'écran, Nico ne semble pas exister davantage dans la « vraie vie » puisqu'il est tout le temps en représentation, jouant au papa en étant baby-sitter ou au type épanoui lorsqu'il rencontre ses proches (la situation qu'il enjolive pour sa mère, la réalité qu'il met en scène pour son ami...). Jouant constamment un rôle et n'étant jamais lui-même, Nico devient un anonyme perdu dans une ville qui l'ignore, il n'est plus qu'un fantôme invisible aux yeux des autres. C'est ce que nous indique Solomonoff avec malice en multipliant les points de vue extérieurs : les nounous ont une fausse idée de Nico en l'observant de loin, tout comme sa mère qui communique par webcam, même la caméra de surveillance ne « voit » pas le voleur qui est en lui.

Seulement, sous couvert de vouloir approfondir le thème de l'identité, Nobody’s Watching semble dangereusement se disperser, en tentant de l'aborder aussi bien sous l'angle politico-social (à travers des sujets tels que l'immigration ou le désir d'appartenance culturelle) que philosophique (avec une mise en abyme autour du métier d'acteur : jouer un rôle, être quelqu'un, etc.). C'est très ambitieux, trop sans doute pour un film cette carrure, et la déception semble presque inévitable : une fois passé la première partie, le scénario délaisse ses différentes thématiques pour se concentrer sur le thème sentimental, le « je t'aime, moi non plus » qui se joue entre Nico et son amant, faisant ainsi glisser le film vers le mélo habituel. Finalement, la crise identitaire évoquée initialement finit par être celle du film lui-même, qui perd son identité en cours de route...

Cela dit, si Julia Solomonoff ne cerne pas bien son sujet principal, elle réussit à bien retranscrire l'errance de son personnage, en faisant de la ville le miroir déformant de ses états d'âme (brillante et illuminée à l'approche d'un casting, Big Apple devient plus sordide lorsque l'amertume ou la désillusion prédomine), et surtout en utilisant le regard de l'enfant, de celui qui ne joue pas et qui ne juge pas, comme puissant révélateur : c'est en s'investissant auprès d'un nourrisson que Nico cesse d'être un grand enfant, accepte ses échecs et endosse enfin un rôle d'adulte. Un beau choix de mise en scène qui aurait sans doute mérité à être un peu plus approfondi.

(6.5)

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