Human after all

Avis sur Noé

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Plus coutumier des œuvres intimistes que des fresques ambitieuses, Darren Aronofsky cherchait depuis bien longtemps maintenant à adapter l'histoire de Noé, sujet qui le passionne depuis l'enfance. Après en avoir livré une version papier à travers une excellente bande-dessinée, le metteur en scène a enfin eu les coudées franches pour réaliser le film qu'il avait en tête. Et le résultat s'offre enfin à nos yeux : spectaculaire, déroutant, imparfait, mais sur bien des aspects, passionnant !

Tout d'abord, revenons sur le personnage de Noé. Même si l'on a tendance à le réduire à l'image du patriarche biblique, Noé est une figure commune à plusieurs religions : on trouve trace de lui dans la mythologie sumérienne (L'Epopée de Gilgamesh, 2300 avant l'ère chrétienne), dans la mythologie juive ainsi que dans le Coran. Darren Aronofsky semble être parti de ce postulat en débarrassant l'histoire de Noé de toute doctrine religieuse afin de lui rendre son statut de mythe universel. La forme du blockbuster, qui peut surprendre au premier abord, est intéressante dans le sens où cette forme d'art populaire a, en quelque sorte, remplacé aujourd'hui la tradition orale. Ainsi le metteur en scène a choisi de traiter son film comme un long-métrage d'heroic fantasy, lui offrant l'opportunité de représenter le Déluge comme la transition entre le « Temps des dieux » — époque immémoriale où la magie faisait partie du quotidien de l'humanité — et le « Temps des hommes » (il n'y a qu'à voir la fin du Seigneur des Anneaux pour remarquer que cette thématique est inhérente au genre). Pourquoi pas ! Après tout, ne dit-on pas que le mythe du Déluge — l'un des plus vieux au monde — serait né de l'incompréhension des premières civilisations face à la découverte de fossiles préhistoriques ?

Dès lors, pour son monde antédiluvien, Aronofsky peut se permettre d'imaginer une faune totalement revisitée ou de bousculer l'ordre des éléments (quel est donc cet étrange minerai incandescent ?). Son traitement des anges déchus, nommés « Veilleurs », comme dans le Livre d'Hénoch (texte apocryphe dont on retrouve des influences dans la Bible), renvoie directement aux Nephilim, fils des anges déchus aux proportions gigantesques dans la mythologie juive. Mais alors qu'ils sont présentés comme des démons punis par Dieu, dans les textes religieux, le film nous les dépeint comme des êtres doués d'empathie, venant en aide à Noé. Aronofsky brouille les frontières entre le bien et le mal ce qui lui permet de toucher le véritable sujet de son film : la nature humaine. En cela, le personnage de Noé connait une réinvention salvatrice : il n'est plus le patriarche de 950 ans, bon et sage. Dans le film, il a une cinquantaine d'année, peut être doux et aimant, mais aussi colérique et violent et n'est pas non plus étranger au doute.

Dans un premier temps, il accepte sa mission divine et sa condition de prophète. Puis, il découvre qu'« il y a du mal en chacun de nous » — y comprit en lui — et remet en question sa place et celle de sa famille à bord de l'Arche. Une fois embarqué, apprenant que sa belle-fille attend un enfant, il menace de mettre fin à sa lignée par les armes, afin que l'espèce humaine disparaisse à jamais (car c'est ainsi qu'il interprète la volonté divine). Ce n'est qu'en faisant face à sa descendance que son « cœur s'emplit d'amour » et qu'il renonce à verser le sang.

A travers ses péripéties, Noé fait face à sa dualité et apprend donc à accepter l'imperfection de l'Homme. Certes, ce dernier est capable des pires atrocités, mais il peut aussi accomplir de belles choses et est capable d'aimer. « Errare humanum est, perseverare diabolicum » (« L'erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique ») sommes-nous tentés de conclure, tant cette célèbre maxime latine résume parfaitement le message véhiculé par le film de Darren Aronofsky. En fin de compte, Noé est davantage un film traitant de l'humain que du divin, évitant soigneusement tout prosélytisme et autres messages manichéens ou moralisateurs. Cette impression se confirme à nouveau en fin de métrage avec L'Ivresse de Noé / La Malédiction de Cham, un épisode qui pendant des siècles était utilisé pour justifier l'asservissement de certaines civilisations, et qui trouve dans ce film une interprétation beaucoup plus humaniste.

Quant à Dieu, il n'est fait mention de lui que par le terme générique de « Créateur » et peut-être aussi bien assimilé à des forces climatiques et/ou cosmiques qu'à un être supérieur. Voyez-y ce que vous voulez ! Nous remarquerons cependant que lorsque Noé raconte à sa famille la genèse de notre monde — avec toutes les allégories et la poésie des textes sacrés —, les images qui illustrent son propos prêchent en faveur de la théorie de l'évolution de Darwin. De même, le Déluge y est décrit moins comme une punition envers l'humanité devenue pécheresse que comme la manifestation d'une nature reprenant ses droits (un message écologique très actuel).

Pour terminer sur l'objet cinématographique lui-même, le film est visuellement très beau et les effets spéciaux réussis et spectaculaires, malgré une patine un peu trop proche du blockbuster d'heroic fantasy classique. On retrouve avec plaisir des similitudes visuels (et thématiques) avec The Fountain, du même Aronofsky. Côté casting, Russell Crowe assure un max et confirme une fois de plus qu'il restera associé à jamais aux grandes épopées cinématographiques (merci Gladiator). Jennifer Connelly est toujours aussi sublime et émouvante, sa douceur contrebalançant habilement la force brute de son partenaire masculin. Emma Watson est moins convaincante, par contre, et nous livre à nouveau une interprétation trop superficielle. Les rôles secondaires (Ray Winston, Anthony Hopkins) sont suffisamment bien tenus pour rajouter de la crédibilité à ce monde étrange mais captivant. Dans l'ensemble, on ne s'ennuie pas — pour peu que l'on soit intéressé par le sujet — bien qu'il faille reconnaître que le rythme est parfois inégal.

Noé n'est définitivement pas un film biblique. Alternant grand spectacle, scène plus intimes et réflexions d'ordre philosophique, il n'en est pas moins empreint d'une certaine spiritualité. Il réussit à transformer une figure prophétique en personnage profondément humain avec le lot d'imperfections que cela implique. Darren Aronofsky peut être fier d'être arrivé au bout de son « projet rêvé » même s'il ne figurera probablement pas sur le podium de ses meilleurs opus. A défaut, on le citera facilement comme l'un des blockbusters les plus fascinants et intelligents de l'année 2014.

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