Poétisation de la misère

Avis sur Nomadland

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Vis ma vie en van

C’est, disons, contrariant, ces films qui font l’unanimité, couronnés de prix par milliers (un Lion d’or, des Golden Globes, des Baftas, des Oscars…) et portés aux nues par une critique zélée (d’ailleurs bon courage pour en trouver une qui irait dans ton sens, c’est-à-dire pas spécialement enthousiaste, en tout cas à des années lumières de l’extase générale) mais qui, quand tu les regardes enfin, impatient c’est sûr, laissent en toi un sentiment inextinguible de déception. Pas de rejet absolu, non, en ce qui concerne Nomadland. Juste de déception, de déception molle, et parfois aussi d’embarras face à un film dont le sens premier, proche de la dénonciation sociale faisant sien le travail d’investigation de Jessica Bruder publié en 2017, se trouve en partie biaisé par une intention formelle et des enjeux fictionnels inadéquats.

Quand tu tenteras ensuite de l’expliquer, quand tu l’exprimeras, simplement, on dira alors que tu n’as pas de cœur. On dira que tu n’as pas de goût, ou que tu n’as rien compris à la démarche de la réalisatrice ; que t’es nul. Parmi le concert de louanges qu’a reçu Nomadland, se risquer à la contre-note paraît malvenu, voire inacceptable, parce que le sujet touche là à quelque chose de sensible, à ce genre quasi inattaquable qu’est le "social" (essayez donc, pour voir, de dire du mal de Ken Loach auprès des 50-80 ans, de Télérama ou de France Inter) qui refuse la chicanerie, et encore moins la raillerie, sous peine d’anathème.

Ou de passer pour un cynique sinistre incapable de comprendre ce qu’est la capitalisation effrénée du monde qui sape, qui exploite et qui dépossède, jetant à la rue des personnes comme Fern, l’héroïne de Nomadland, après la mort de son mari et l’effondrement économique de la ville ouvrière d’Empire, dans le Nevada, où ils vivaient alors. Pourtant tu ne contestes pas certaines qualités du film : la beauté des grands espaces américains, rudes et sauvages à perte de vue, la douceur de sa mise en scène, sa dimension politique qui en dit long sur l’état de paupérisation d’une soi-disant puissance mondiale dont les faiblesses et les inégalités sont toujours plus flagrantes, et plus gigantesques aussi.

Du coup tu pourrais tenter, comme explication, ceci : par exemple que le problème vient du fait que Chloé Zhao, entre réel et scénarisation, filme son sujet de façon un rien trop cool (les quelques difficultés rencontrées par Fern semblent, du reste, anecdotiques), trop "carte postale" avec, en renfort, la petite musique lacrymale au piano qui fait bien, qui force, qui souligne errements, processus du deuil et vagues à l’âme décidément très cinégéniques de Fern (il suffit de visionner la bande-annonce pour s’en rendre compte). Comme si la réalité, terrible, et le constat, plus terrible encore, comptaient moins finalement qu’une certaine esthétisation, qu’une envie de transformer tout ça en belle balade naturaliste, en fuite existentielle, et d’en exalter un retour aux choses simples, un prétendu libre arbitre, alors qu’en vrai on crève de faim, de solitude ou seule d’un cancer dans son 3m2 ambulant.

Lettre à Frances

Le rapport à la nature, enlacer des arbres, se baigner à poil dans une rivière, admirer un coucher de soleil, admirer un lever de soleil, les boulots de merde et celui chez Amazon qui passent crème, les rencontres sympas et les rires autour du feu, un goût d’indépendance et une réappropriation de soi : Zhao donne presque envie de tout plaquer et d’aller tracer la route alors qu’on parle quand même de pauvreté et de déclassements suite à la crise financière de 2008. On parle de gens, et plus généralement de retraités, obligés de vivre dans leur voiture ou dans un van et devenus une main d’œuvre en or pour des employeurs profitant de leur vulnérabilité. Et parce que quoi qu’on en dise, ce goût d’indépendance a un prix : il faut pouvoir payer l’essence, un peu de nourriture, quelquefois une réparation technique ou un pneu crevé.

Le problème pourrait, également, se poser de cette façon : avoir souvent l’impression de regarder un documentaire sur une Frances McDormand, et au-delà de sa totale implication dans le film (plusieurs mois passés à vivre comme son personnage), mise en situation d’adversité, en mode «authenticité», plongée toute entière dans le grand bain du réel. C’est limite Rendez-vous en terre inconnue avec McDormand à l’usine, McDormand qui ramasse des betteraves, McDormand qui nettoie des chiottes, McDormand nue dans le flot d’un ruisseau… Et puis comment pleinement s’émouvoir de la condition de Fern quand on se rend compte que c’est une condition qu’elle accepte, prise par choix du détachement ?

Que Fern préfère rejeter les possibilités qui lui sont offertes d’avoir une "vie normale" (chez la fille d’une amie, chez sa sœur, avec l’homme tombé amoureux d’elle) parce que, et là c’est quand même dur à avaler comme argument quand de vrais gens, mis en parallèle et filmés à l’écran, galèrent comme des chiens sans l’avoir décidé, elle serait "plus courageuse et plus honnête que les autres" ? Quoi, courageuse de crever de froid à l’arrière de sa camionnette ? Plus honnête (mais plus honnête que quoi ?) de refuser une main tendue, de vivre la même dèche que des centaines d’autres par solidarité, par altruisme ? Pour traverser de jolis paysages et être en «connexion» avec eux, ne pas se laisser enfermer dans cette "vie normale" ? Mais alors que serait, et qu’aurait-elle de pire, cette vie normale honnie et rejetée, en comparaison d’une "chance de pouvoir aller partout" qui n’est qu’un leurre, qu’une survie au jour le jour dans des conditions difficiles, et parfois même dégradantes ?

Zhao aurait dû bannir le moindre élément de fiction, préférer la stricte observation, ne pas s’embarrasser de chichis, d’une poétisation et d’une sorte de ravissement de la misère (voir le visage de McDormand, filmé comme celui d’une sainte/martyr en voie de béatification) pour dire une vérité crue. En tout cas se débarrasser du personnage de Fern (le livre de Bruder, dont s’inspire Zhao, s’en tient lui à un reportage effectué pendant près de trois ans) pour se concentrer uniquement sur ces précaires, ces nomades d’aujourd’hui qui, dans leur détresse, font montre de résilience et de dignité. Qui sont parvenus à créer une communauté d’entraide loin de tout système (qui de toute façon les a exclus mais qui, ironiquement, profite d’eux en retour), comme le sentiment infime (quoique trompeur) d’une nouvelle forme de liberté dans une Amérique, autour d’eux, en mille morceaux.

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