Tristessa

Avis sur Nomadland

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Ton mari est décédé. La ville où tu vivais s'est vidée de ses habitants, suite à la fermeture de l'usine attenante aux pavillons construits pour accueillir les ouvriers. Ta retraite attendue n'atteint pas la somme que tu espérais. Tu vis en Amérique du Nord. Tu décides alors de prendre la route, par nécessité, de te construire une nouvelle maison à l'intérieur d'un van et de parcourir du pays en fonction des boulots saisonniers.

C'est la vie de Fern (Frances McDormand), et de tant d'autres qu'elle rencontre sur le chemin. Des nécessiteux ou des hippies du vingtième-une siècle, obligés de vivre de "shitty jobs" pour terminer leurs fins de mois, ou choisissant de s'éloigner du dieu dollar et du rêve américain. À la fois libres et prisonniers de leur destin, appartenant à une communauté humaine solidaire et terriblement seul.e.s, d'une tristesse absolue et d'un calme olympien, à la recherche de leur vérité, de leur paix intérieure.

Chloé Zhao filme donc Fern dans sa (sur)vie de tous les jours, dans son van, au travail, avec ses potes d'un jour. À la manière des frères Dardenne, filmant son visage en gros plan, pensif, ou de dos, marchant, on accompagne les pas de cette femme mystérieuse, sans vraiment comprendre ce qui la meut. C'est une femme sociable, travailleuse, souriante, débrouillarde. Sans attaches également, solitaire, fort seule. Est-elle heureuse ? Qu'est-ce qui la pousse encore à se lever tous les matins ?

La force de ce film, c'est de nous montrer, à nous citoyens sédentaires, qu'un autre mode de vie est possible, en faisant parler ses protagonistes réels. La réalisatrice fait entrer dans sa narration de vrais nomades, qui par leurs visages, leurs voix, leurs histoires touchent profondément. Ils expriment une autre manière de vivre, pas forcément choisie, ni rose, mais la leur. On ne cherche pas à nous convaincre de changer, ou d'enjoliver la réalité, on montre leurs façons de voir la vie comme une possibilité parmi d'autres. En cela, le film est exaltant, essentiel et passionnant.

Et puis, dans cet immense continent appelé Amérique, où l'on peut parcourir des milliers de kilomètres en étant toujours chez soi, on questionne la solitude, la tristesse tout aussi grande qui enferme ces protagonistes dans leur van, leur abnégation, leur force, physique et morale. Les travaux demandés sont éreintants. Dans notre mode de vie conventionnel, ils auraient l'âge de s'occuper de leurs petits-enfants, de les emmener au zoo ou promener dans un parc. Ici, ils cherchent après du boulot, tout en parcourant ce pays-monde qu'ils.elles ont la (mal)chance d'habiter.

Pas de sublimation à outrance des paysages, on les voit tels qu'eux les voient, ces héritiers des pionniers, ces montagnes et ces routes qui n'en finissent plus, belles, fascinantes et faisant partie du quotidien. Malick se cache derrière quelques plans du film, dans cette manière de capter un moment, des rencontres, aussi brèves que puissantes, en s'intéressant aux gestes et aux visages, communiant avec la Terre qui nous entoure.

Nomadland, c'est le monde dans lequel Jack Kerouac vivrait s'il avait 20 ans aujourd'hui. Des marginaux, des excentriques, "the mad ones, the ones who burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars". Nomadland, c'est Frances McDormand, son visage, son sourire, son corps. Elle est Fern, elle semble connaître ce mode de vie. Nomadland, ce sont tous ces autres visages et corps, histoires et mots, entendus au coin du feu ou sur la route. Toutes ces femmes et ces hommes, sublimés par la caméra de Zhao, qui leur donne le droit d'être, d'exister dans un canal mainstream.

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