Péril en la demeure.

Avis sur Nue Propriété

Avatar Marion Corcaud
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Un an seulement après Ça rend heureux, son premier film, qui a remporté en janvier dernier le Grand Prix du Jury au Festival Premiers Plans à Angers, le réalisateur belge Joachim Lafosse nous propose avec Nue Propriété, un drame familial en Wallonie.
Premier plan. Une femme en nuisette. Pascale se contemple devant le miroir avec toute l'arrogance d'une adolescente interrogeant ses formes. Quelques secondes plus tard, Thierry et François, ses deux grands fils, viennent bafouer ce moment d'intimité avec une insolente témérité. Tout commence avec cette phrase de Thierry: « c'est pas chère pour ressembler à une pute! ». Plaisanteries? Peut-être. Premiers rires dans le public et pourtant, l'injure frappe violemment nos oreilles, déclenchant l'alerte. Quelque chose sonne faux...
Avec un réalisme psychologique marquant, Lafosse dépeint la vie de ces trois personnages. Mais il manque une pièce au puzzle. Dans la famille de Nue propriété, je voudrais le père. Pioche! Si Luc n'est pas le bienvenu dans la maison c'est que ses rares visites chez son ex-femme tournent souvent mal. En bonne chienne de garde, Pascale n'hésite pas à aboyer le fond de ses pensées. L'absence de la figure patriarcale ou du moins sa présence succincte au sein du foyer, semble bouleverser les moeurs de ce trio mère/fils. Les rôles sont constamment inversés. Dans le cadre fixe, pouvant figurer le carcan familial, on a tendance à se mettre à la place de l'autre, prendre sa place, pour finalement ne jamais être à la sienne. Ainsi certains plans peuvent se superposer, notamment ceux dans le salon où l'on retrouve la même disposition des personnages mais dans un ordre à chaque fois différent: Thierry ou François seul isolé dans le fauteuil; François et Pascale avachis l'un dans l'autre sur le canapé ou comme ce sera le cas de Thierry et sa petite amie.
Et le titre? « Nue-propriété ». Drôle de titre, un terme qui relève du droit des biens... Un bien comme une maison par exemple. Mais si l'on va plus loin, c'est l'association de deux mots « nue » et « propriété ». « Nue » au féminin, ce peut être la mère et « propriété » bien entendu la maison. La maison de maman en somme. La puissante demeure familiale. « Je pourrais vendre la maison ». Cette hypothèse émise par Pascale sera l'objet de litiges et amorcera la bombe à retardement de l'affrontement final, fatal. Tout repose sur le devenir de cette bâtisse. A la fois actrice et spectatrice, conservatrice, écrasante, étouffante, autrement dit un quatrième personnage. En elle, elle fait s'affronter les membres de cette famille où chacun pourrait être heureux mais ne l'est pas. Pour Thierry et François, c'est la maison de leur enfance, celle qui réunit tous les souvenirs qu'on aimerait tant revivre.
Parce qu'ils sont encore des enfants, plus ou moins affectés par le syndrome de Peter Pan, parce qu'ils jouent aux jeux vidéo ou font de la moto, les deux complices se complaisent dans cette vie de paresse plutôt malsaine, où la libido est fortement présente dans l'ambiguïté des rapports, à la limite de l'inceste. Dur dur d'être adulte pour eux. Pourquoi se priver d'une mère qui fait la lessive et prépare les repas? Pour eux la maison c'est la mère, le ventre de la mère. La quitter, ce serait comme couper le cordon, quitter le cocon. En vendant la maison, c'est comme si Pascale trouvait le moyen de se débarasser de ses deux adolescents puérils et exigeants. Quelle injustice pour Thierry! Un peu moins pour François. Alors, les liens se fissurent, les rapports de force s'installent (comme pourrait le figurer le son strident des violons et autres instruments à cordes). Et finalement on voit advenir le démembrement de cette famille déjà brisée par le divorce. Dans cette atmosphère de plus en plus oppressante la venue de Jan, l'amant de Pascale, n'arrange pas la configuration actuelle. En plus de se sentir rejeté, Thierry se voit être remplacé. Sa jalousie fait des siennes: colère, violence et inévitablement le drame s'ensuit.
« A nos limites » gravé dans le générique obscur et silencieux, comme une mise en garde. Lafosse filme avec une extrême rigueur ces scènes de « vie familiale » comme des tableaux lourds de vérité. La fixité des plans souvent larges, le cadre emprisonnant Pascale l'air morne et hagard, comme vidée. Une mère épuisée par ses deux « adulescents » pas encore tombés du nid, une femme seule, quelque peu impuissante face au pouvoir de l'homme. Jouée avec brio par Isabelle Huppert (encore un rôle qui lui colle à la peau), Pascale peut facilement être condamnable. Est-elle une femme soumise? Egoïste? La faute à qui? Lafosse ne prétend pas donner tort ou raison aux personnages, il nous donne à voir des images justes de la vie de cette famille. Au final et quoi qu'il en soit, c'est ensemble qu'il faut recoller les morceaux.

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