Sexe : prétexte, sous texte, intertextes.

Avis sur Nymphomaniac : Volume 1

Avatar Sergent Pepper
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On sait depuis longtemps à quel point LVT est un être malin et sournois, jouant habilement de la manipulation, de ses comédiennes ou de son public. Au terme d’une campagne plus qu’active pour son nouveau film, dont on nous parle depuis plus d’un an et les teasers et extraits se multiplient au point qu’on a du mal à les suivre, la trainée de souffre martialement accompagnée par un Rammstein qui fait bien moins mouche que chez Lynch accouche de cet objet étrange et hybride, fascinant et abscons.
Cerise sur le gâteau, on nous donne à voir une version courte et censurée. Difficile d’y voir autre chose qu’un appel à nous précipiter sur la prochaine édition intégrale en DVD…
Mais on sait depuis tout aussi longtemps à quel point jouer le jeu chez ce petit être pervers peut nous mener à de grands moments cinématographiques. Et son film mérite qu’on lui laisse sa chance.

La première sensation issue de la découverte de Nymphomaniac est celle d’un étonnement. Au cours de la très belle et contemplative séquence d’ouverture, où l’eau ruisselle sur les murs sombres et les tuiles d’une rue peu identifiable, le travail sur le son et la lenteur évoque d’emblée Tarkovski ; mais l’horizon d’attente du spectateur déforme tout aussi vite cet intertexte, cherchant dans le ruissellement et le zoom progressif vers la lucarne les connotations vers le sujet qu’il est venu voir traiter.
Ce prologue illustre parfaitement la malice du film : naviguant violemment entre deux tendances, le symbolisme dissertatif et la vision crue de l’acte lui-même, il déconcerte et ne donne jamais les clés de son positionnement.
La rencontre entre Seligman et Joe, prétexte narratif éculé, donne lieu à un récit et une dissertation étonnante d’austérité sur la pêche, la morale et la musique. Schémas à l’appui, par de petites affèteries de styles auxquelles LVT ne nous a pas habitués, (souvent, une image d’une comparaison du discours apparaît à l’écran : un oiseau, un guépard…) le récit dissémine une dissection des propos de Joe en tentant, littéralement, de les coucher sur la pellicule. Elle-même allongée sur son lit, se confesse avec recul, le visage tuméfié par le dernier chapitre de son histoire, auquel nous n’aurons pas encore accès à l’issue de ce premier volet. Charlotte Gainsbourg cantonne son rôle à celui de la narratrice et laisse donc interpréter son personnage par Stacy Martin, une jeune femme dont le dévouement et l’éclatante interprétation n’est pas sans nous rappeler celle d’Adele Exarchopoulos chez Kechiche il y a quelques mois.
De cet échange dissertatif et didactique, assez proche de Ma nuit chez Maud, surgit un récit dont la facticité est sans cesse soulignée. A la manière du final d’Usual Suspects, chaque objet de ce décor décati, la nymphe de l’hameçon, la fourchette de la pâtisserie, est un prétexte au flashback, dont Seligman lui-même doute de la véracité. Trop de coïncidences, trop de parallèles évidents, trop de leçons, trop de métaphores. Cette facticité structurante d’un film censé nous plonger crûment dans les affres du sexe est le grand pari de son auteur.
Car s’il déçoit en un sens l’attente du spectateur voyeur, il permet surtout un nouveau regard sur la confession de Joe, à l’image de la bienveillance un peu étrange et décalée qu’offre Seligman tout au long de son récit. Détruite, Joe cherche à nous apitoyer par le dégoût et propose un prologue réducteur et moralisateur de sa destinée : je suis une perverse, je suis punie. Les premières séquences de son souvenir, particulièrement celle du train, devraient confirmer cet axiome, par un discours froid qui nous renverrait à la vision de Haneke dans La Pianiste. Mais l’évolution de l’échange et la lente reconstitution du puzzle nous éloignent progressivement de ce simplisme, et le bon grand père pêcheur empêche le prêche de la pécheresse. (Désolé).
L’erreur aurait bien entendu été de faire de Joe une victime et de légitimer ses actes. LVT étant bien trop malin pour tomber dans ce panneau à l’américaine, il laisse s’écrire une somme d’expériences qui s’affranchissent de la morale et du code. Lorsque Seligman lui demande contre qui sa bande d’amies se rebelle en se dévouant au sexe sans entraves, elle nomme l’amour, le grand inconnu à cette étape de sa vie. A la façon dont Dom Juan ne cesse de blasphémer et d’affirmer son athéisme dans l’attente éperdue d’un signe de Dieu (… « dis seulement une parole et je serai guéri ») Joe cherche et attend, et compose à travers ses diverses expériences un amant archétypal qui serait l’homme au service de ses besoins. Elle le dit elle-même, son désir (lust) est une quête, une attente, et non une finalité.
Bien entendu, la morale rôde, et la vie dissémine sur la voie de cette quête les péripéties d’un parcours convenu : l’amour, l’ingrédient secret, la paternité, la mort, et les épouses. A ce titre, la scène d’Uma Thurman, sorte de sous Festen assez laborieuse, peut être lue de la même façon que bien des apparents défauts du film : intervention incongrue de la morale dans les pratiques effrénées de Joe, hystérie féminine et maladroite, c’est soit une scène ratée parce que grotesque, soit une illustration de l’erreur de placer la réflexion de la protagoniste sous le signe de la morale. Dans le même registre, les accouplements dans les sous-sols de l’hôpital ou la lubrification n’ont pas, à mon sens, vocation à être vus comme des provocations, mais des invitations à l’échappée des codes moraux rivés à nos consciences.
Si tel est le cas, quel serait donc le propos de cette confession ? Modulée par Seligman, le confesseur athée mais plein d’esprit, maladroit dans ses tentatives d’explication et de lisibilité d’un des plus grands mystères de l’homme, sa sexualité, il finit par dire deux évidences.
La première, « Les avions ont des ailes pour voler ». Et l’avion d’apparaître à l’écran, comme souvent dans ces propos didactiques. Mais pour une fois, l’argument ne suit pas. L’homme et la femme, pourvus de sexe, ont à faire avec lui et tout ce qu’il offre, et il permet effectivement l’envol.
Cet envol, c’est par une finalité esthétique qu’il achèvera de se déployer lors de sa deuxième explication. La magnifique dissertation finale sur la musique, dissection d’un choral de Bach boucle la référence à Tarkovski, par le choix d’un morceau qui structure son Solaris (http://www.youtube.com/watch?v=FcglyhUre4w à partir de 4’10) : c’est bien cette lévitation désincarnée qui serait l’objet de la quête, par le pétrissage des chairs corporelles.
Grand moment de cinéma, cette construction d’une partition musicale et charnelle justifie enfin le déplacement de la morale vers l’esthétique, et l’avènement d’une éthique : Joe définit les harmonies du sexe, et la nymphomanie comme une simple exigence du compositeur qui recourt à la polyphonie pour atteindre la perfection.

Mais nous ne sommes qu’au premier volet. Cette épiphanie utopiste, quand bien même elle justifierait le récit tout entier, ne peut être durablement atteinte.
Lors du rapport enfin amoureux, Joe implore M. Jérôme : « Fill all my holes ». Si à la nonchalance succédait la croyance, c’est bien sur la béance que s’achève le récit. Miroir de celle du spectateur, relance d’un parcours qu’on pensait arrivé à son terme, elle suspend un temps la musique qui venait combler la quête d’affirmation d’un corps en dialogue avec son propre silence.

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