"Porno chic" de Von Trier

Avis sur Nymphomaniac : Volume 1

Avatar Jonathan TJo
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Lars Von Trier a annoncé Nymphomaniac et n'a pas hésité à en parler presque comme le projet de toute une vie pour lequel il se donnait enfin les moyens de le concrétiser. J'ai pu lire dans la presse qu'il en parlait comme d'un véritable film porno mais qui serait cinématographique, soit d'un film qui assumerait son coté fortement sexué sans tomber pour autant dans une bête production crue destinée à un public plus regardant quant aux qualités plastiques d'une actrice qu'aux qualités cinématographiques de l'oeuvre elle même. En tout cas l'aurais-je compris ainsi. Un peu comme un défi, donc : peut-on faire un film à la sexualité explicite et montrée sans tomber dans un cliché pornographique où les acteurs ne savent aligner deux phrases tout en paraissant juste dans leur jeu et avant de passer à l'acte. Le mot a été dit : Lars Von Trier réalisait son porno chic.

Je dois dire après avoir visionné les deux volets en version director's cut que l'effet a été là : j'ai été happé par le truc, tantôt choqué par certaines scènes mais souvent emmené par le jeu des acteurs qui ont su donner l'ampleur de leurs personnages et de ce qu'ils traversent. Après 5h de visionnage je dois dire ne pas avoir tellement eu d'ennuis ni d'impatiences. Le métrage a forcément quelques moments plus lents voire un peu lourds mais jamais qui ne cassent réellement le rythme et toujours de manière voulue il me semble.

j'ai quand même pris la peine d'attendre quelques jours pour écrire cette critique, dans l'idée de dépasser un peu l'effet premier et pouvoir réfléchir d'avantage et concrètement sur ce que j'ai pu voir.
Le résultat : une note qui baisse d'un point, déjà.

Lars Von Trier pond un récit qu'il ponctue de divers "digressions" (pour citer le texte) plus ou moins philosophiques et surtout plus ou moins en rapport avec le récit principal. La nymphomane raconte au bon samaritain sa vie de débauche, en s'inspirant parfois d'objets de la pièces où ils se trouvent tous deux, tandis que celui-ci apporte souvent quelques anecdotes culturelles et philosophiques qu'il met en rapport non pour la relancer mais pour lui permettre de relativiser sur sa vision d'elle même et du monde.
Ces digressions prises à part sont toutes assez riches et méritent vraiment de s'y intéresser mais à en joncher ainsi et tant son récit, de manière à le relancer bien souvent ou à essayer d'en donner un autre éclairage, Lars Von Trier tombe finalement dans quelque chose de très mécanique et lourd.
Aussi à jouer tant de la métaphore et surtout avec de tels éléments vis à vis de ce qui est conté, on se demande régulièrement ce que ça vient foutre là. Tout simplement. Cet avis sera par ailleurs et finalement partagé par le personnage de la nymphomane mais au delà de la vraisemblance et de l'effet premier ça peut aussi donner l'impression que le réalisateur avoue son tort tout en lui donnant plus de poids. "je fais quelque chose de pas tip top mais au moins j'en suis conscient et je vais en jouer"
C'est en effet ce que cela aura de révélateur quant aux personnages que le procédé aura quelque chose d'intéressant, montrant de plus un jeu d'équilibre qui se verra inversé notamment dans leur manière d'être l'un à l'autre et pouvant même annoncer quelque chose de la conclusion.

Le procédé n'est donc pas tout à fait que mécanique et les anecdotes servent un autre dessein que leur existence propre. Un moyen de faire avancer le récit secondaire en parallèle au principal pour le réalisateur mais qui me semble aussi par ce moyen mettre une distance avec ledit récit principal qui peut parfois le desservir.
Car quand une scène peut atteindre quelque chose d'un paroxysme dans ce qu'elle a de choquante, de provocante ou autre, quand le choix est fait de montrer le sexe de manière crue et sans censure ni artifice mettant à distance (justement) Lars Von Trier décide de couper et de nous servir une de ses histoires, une de ses leçons culturelle toujours très intéressantes, pas toujours très à propos... On fait ainsi quelques pas en arrière, on se couvre les yeux, on réfléchit, on n'est plus dans l'empathie.

Là aussi je me pose la question de ce qu'aurait donné un autre parti pris. Sans ce récit parallèle, sans ces coupures intempestives le film n'aurait peut-être plus été que provocations et scènes choquantes dures à soutenir pour les âmes les plus puritaines, à la manière d'un Antichrist du même réalisateur ? A ceci près que celui-ci bénéficiait de plus d'une narration qui le rendait dur à suivre. Put-être alors aurait-il subit le même sort, c'est à dire être renié et décrié par une majorité qui ne le comprend pas (et dont je fais facilement parti).
Ce parti pris qui le dessert le sert peut-être aussi tout autant ?
Le réalisateur adoucirait ainsi son propos, mais encore une fois il le fait de manière si mécanique et si lourde finalement....

L'histoire principale quant à elle joue évidemment des thèmes de prédilection du réalisateur : provocation, sexe, pessimisme, mélancolie... mais il le fait tant et si bien que les plus assidus de Lars Von Trier lui ont reconnu des scènes reprises, pastichées de certains autres films.
Pour ma part je ne suis pas encore assez coutumier de sa filmographie et n'ai pas vu ces références à breaking the waves comme d'autres par exemple. J'aurais quand même reconnu une scène qui ne pouvait que faire penser à son Antichrist, déjà cité plus haut, pour qui l'aura vu. Impression très étrange qu'est celle de revoir se jouer une séquence d'un autre film sous un point de vue différent dans un nouveau métrage et de savoir par avance ce qui en sera sa conclusion... avant d'être détrompé.
Paresse du réal, manque d'inspiration ? ou clin d'oeil malicieux pour pouvoir jouer parfois et justement de nos à-priori ?

Si l'addiction au sexe dans ce qu'elle a d'autodestructeur est le thème assumé du film, je trouve aussi que le sexe justement n'est plus tant présent à partir de la seconde partie. Si elle est bien sûr éminemment présente, Lars Von Trier n'en joue ainsi pas à outrance et simplement pour le montrer et se donne d'autres directions et d'autres thèmes à son récit. Il ne conte ainsi pas l'histoire d'une nymphomane, mais de cette nymphomane. la nuance ici se joue donc dans un parcours tout à fait singulier parsemé de rencontres et d'anecdotes. Il dresse donc l'image d'une femme en révolte contre la société et qui use de ses propres armes pour tirer du plaisir à outrance et coûte que coûte, ce qui lui amènera quelques rebondissements pour le moins...singuliers.
Le meilleur exemple ici n'est autre que le dernier chapitre de ce récit qui amène notre personnage devenir une extorqueuse de fond au service de la pègre, engagé par un Willem Dafoe qui lui répètera qu'il la connaît parfaitement, connaît parfaitement son C.V. et ses compétences et que cela en fait la candidate idéale... J'avoue que ça, même durant le film je n'ai eu que du mal à y croire.
Le bon samaritain, avant que l'équilibre ne s'inverse, lui fera par ailleurs remarquer que son récit était parfois un peu loufoque et dur à croire. il le fera même à deux reprises. "Vous en demandez beaucoup à votre auditeur."
Pirouette finalement assez semblable à celle déjà montrée quant aux anecdotes.

Si je tape facilement sur certains détails du film, il en est d'autres qui n'ont pas ternis par réflexion. La psychologie des personnages par exemple. On nous livre quelque chose presque d'une psychanalyse de la nymphomane avec tut un tas de détails qui ne m'auront pas semblé impropres et même bien pensés. La place du père par exemple, qui aura été cité tout au long du film par des détails que j'aurais trouvés souvent très subtils et qui ne sera pas sans conséquences pour certaines de ses relations à mes yeux (que ce soit pour Jérôme ou celui que je ne cesse de citer comme le samaritain par exemple.)
Des personnages tout à fait hors normes et pourtant tout à fait humains et qui ne seront pas sans accuser quelques tares de la société de par leur simple existence et vie.

Tout ceci montre que le résultat après réflexion est donc plus mitigé qu'après simple visionnage mais cela n'enlève pourtant rien à l'expérience face à l’œuvre, d'une ampleur assez gargantuesque il faut aussi l'admettre et aux ambitions sans doute toutes aussi grandes.
Nymphomaniac ne sera donc pas pour moi le chef d’œuvre attendu du réalisateur, mais n'en sera pas moins une bonne note à son répertoire et un film que je pourrais quand même conseiller.

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