Ulysse chez les ploucs...

Avis sur O'Brother

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Le Mississippi en guise de méditerranée, le XII siècle avant notre ère transposé dans les années trente, des guitares folk pour remplacer des lyres, Homère au filtre de Mark Twain, trois ploucs en cavale dans les peaux du roi Ulysse et de ses compagnons, seuls les frères Coen pouvaient oser. L’odyssée pourtant c’est sacré, la bible des griots européens, des artistes qui sont tous fils d’Homère, depuis Joyce à vrai dire, on avait laissé tomber, mais ça n’a pas effrayé les frangins, mieux : ça les a fait rire.

L’occident donc, ça commence en Grèce ; puis, en toute logique la barque a vogué vers l’ouest et transhumé par la Rome de Virgile, la France de Voltaire et s’est rendue toujours plus loin où le soleil se couche : sur les récifs Américains. Il en aura fallu des accidents à l’occident pour échouer sur les rives du Mississippi, étrangetés des flux, des transmissions, des dédales de l’histoire, aujourd’hui à l’ouest de l’ouest il n’y a plus rien à voir, sauf un océan qu’on a vu, lui aussi; après, de l’autre côté, c’est l’Est, l’Asie, l’Oural, les Carpates et enfin la Grèce, retour à l’envoyeur. Ulysse, Roi d'Ithaque, fils de Laërte et d'Anticlée n’est pas allé plus loin : il a posé femmes et enfants dans le bayou et est devenu Ulysses Everett McGill…

Trente siècles plus tard, sur la dernière feuille de la dernière branche de l’arbre homo odysseus, qu’y-a-t-il encore de Grec chez les américains ? Ou plutôt, de scylla en charybde, que reste-t-il en fin de parcours du rêve d’errance hellène, du rapport géographique –et philosophique des conteurs Yankee avec le cosmos ?

Réponses des frères Coen :

Dépositaire d’une civilisation à la poursuite d’un soleil fuyant, le cinéma américain a inventé le plan fixe sur l’horizon, l’astre de feu en point de mire, qui souvent, comme une carotte ronde, nargue l’étoffe étoilée de ses héros évanescents. Cherchant un moyen d’aller voir derrière, derrière le décor, derrière la mort, cette ligne que les grecs pensaient un précipice d’un océan fatal, les américains eux, précisément, ont voulu relever le gant, c’était « leur » mission, le lègue sournois des européens. Dès lors, tous les moyens furent bons, des plus laborieux aux plus rapides. Ainsi, le road movie, autre invention américaine, parle de cela : un moyen cathartique de débusquer sinon les dieux, en tout cas les réponses aux mystères de leur crépuscule. Ce genre est une ode aux petits espaces qui voyagent dans les grands, les chevaux ayant juste pris place sous les capots de Chevrolet, des locomotives des train, ou encore des fusées Apollo... Quand d’Homère, le cinéma européen a gardé le goût du verbe et de la boussole, l’Amérique, elle, n’en finit toujours pas d’y extraire de l’action et des cartes. Ce cinéma qui nous fait face de l’autre côté d’une mer Egée boursouflée est le produit d’une expatriation folle vers le fantasme des gouffres, là où gratter la terre, gratter le ciel veut encore dire quelque chose, ce cinéma qui n’a cessé de guider ses personnages et ses spectateurs vers l’ultime frontière, c’est l’Ithaque du happy end -ou selon, des noirceurs les plus crues. Qui donc était mieux placé pour saluer l’odyssée que les hommes de la patrie de Kerouac ? Qui mieux placé que les américains pour retrouver, à s’en aveugler, les soleils déchus ?

C’est d’ailleurs au crépuscule, sur les prédictions qu’un aveugle fait à trois bagnards en fuite que s’ouvre O’brother. Perché sur une draisine, l’aède leur dit qu’il trouveront certes fortune mais pas celle convoitée et qu’il ne faut pas avoir peur des embûches aussi ingrat que soit le chemin, « suivez-le jusqu’à votre salut » leurs dit-il… Des aveugles, il y en a beaucoup dans le film. Si on compte qu’Homère l’était lui-même, il y a donc l’aède noir qui introduit le récit, mais aussi l’homme de la radio, le cyclope vendeur de bible, ce à quoi on pourrait ajouter le politiciens obnubilés par le pouvoir, les membres en capuches du KKK, et le policier à lunette noire et son chien aveuglé par sa traque. Il faut dire que, littéralement, à cette époque de grande dépression, dans le sud, une partie des américains est encore dans le noir : sans électricité, cette électricité qui, croit savoir Ulysses, devrait tuer les croyances, les religions, « ce sera un vrai siècle des lumières, comme celui qu’il y a eu en France », et ajoute-t-il : « ça sera pas du luxe »… Mise en abîme de la mise en abîme, cette cohorte d’aveugles héros de l’image-lumière, cohorte plongée dans un noir scientifique et philosophique nous rappelle ainsi que la tradition orale est passée au visuel, définitivement, et que le voyage d’un monde qui disait le vrai par la voix puis par le texte et enfin par l’œil y a peut-être perdu quelque chose, reste à savoir quoi ? Peut-être le goût de la narration, donc du chemin, car l’œil célébré aujourd’hui ne constate que la finalité, alors que les Coen, grand amoureux du texte et du chant (les références à l’écrivain et au chanteur sont partout chez eux) se font régulièrement les apôtres de ce qui se transmet, se déploie, se raconte.

Eloge du chemin donc, du voyage, de la rime, de la tradition orale, de ce qui se déplie, O’Brother est logiquement – et également, une odyssée du son. Film chorale, comédie musicale, c’est un cri d’amour pour la chanson dite Bluegrass, typique du Mississippi, elle-même mariage géographique issu de sonorités venues du folklore celtique d’un côté (devenue country music à son arrivée dans les Appalaches) et bien-sûr de la musique noire qui a donné le blues de l’autre. Si la vieille architecture néo-classique des grands domaines tombe elle-aussi en ruine, qu’elle est vouée à disparaître sous l’inondation d’une vallée en quête de modernité, les Coen, joyeux nihilistes qu’ils sont, sauvent néanmoins leur héros du tragique par la musique, une façon de s’en sortir par le texte et la voix : l’aède avait vu juste.

Au final, les Culs trempés (nom donné à nos noyés chantant) triomphent de tous les périls à la façon grecque : malgré eux. Comme les « escrocs mais pas trop » (1) de Woody Allen, c’est bien parce que l’action précède l’essence qu’ils entrevoient le bout du tunnel, même si ce n’était pas celui qu’ils creusèrent au départ. « épouse ton destin pour en cueillir les fruits inattendus » aurait dit Marc Aurèle. Ainsi, en célébrant ce chemin, les frères Coen, s’ils respectent au pied du soleil le souci géographique homérique d’aller de l’avant, brouillent aussi les pistes philosophiques yankees : en plaçant ces no self made men au sommet de la chaîne alimentaire de leur morale, la destiné en parangon de l’absurde, la volonté sans objet en statue du commandeur, ils court-circuitent, comme ils le font dans tous leur film, les fondations du rêve américain : sa religion et sa philosophie : à savoir le libre arbitre…

(1) L’histoire de pieds nickelés qui décident de creuser un tunnel pour dévaliser une banque et qui ouvre une boutique de cookies comme couverture à leurs travaux : finalement les cookies se vendent comme des petits pains, les rendent riches et célèbres, alors que le tunnel est un échec « cuisant » !

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