Le cauchemar américain

Avis sur Once Upon a Time... in Hollywood

Avatar Anne Schneider
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« Once upon the time »... Le neuvième film de Tarantino semble annoncer un conte, promesse surprenante lorsqu’on connaît l’animal. Mais « ... in... Hollywood » : de fait, dès la première scène, dès le zoom arrière du premier plan, on comprend que nous allons nous trouver conviés à sortir du « bois sacré », à revenir de tous ses mirages, et que c’est plutôt le revers du mythe qui nous sera montré.

En effet, à travers le superbe duo formé par Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), star déclinante du western et des séries télévisées, et sa doublure Cliff Booth (Brad Pitt, magnifique, dans ce rôle supposé second), cascadeur de son état et homme à tout faire pour celui qu’il double et seconde décidément sur plus d’un plan, Tarantino se penche non sans tendresse sur l’infernale pression qui tourmente les acteurs, dans ce monde de la performance, où les bonnes et les mauvaises fortunes se succèdent si rapidement ; on mesure leur solitude, qu’ils habitent une cage dorée mais bien vide, comme Rick, ou ne puissent s’offrir que l’affection d’une chienne, certes ô combien dévouée, mais veillant sur le modeste foyer d’un van aménagé, derrière un cinéma en drive-in... On est bel et bien passé de l’autre côté du miroir...

Une nostalgie qui n’empêche pas le rêve : par bribes, à l’occasion des incursions que Rick doit encore y effectuer, la grande ruche fascinante d’Hollywood, durant l’année 1969, reprend vie sous l’objectif de Tarantino. Et le surdoué du cinéma nord-américain s’amuse avec les différents styles filmiques, du cinéma à la publicité, en passant par les séries, comme un grand enfant qui voudrait faire entrer en action, encore une fois, tous ses jouets, avant de s’en séparer. Éclate ainsi son immense maîtrise technique, sa virtuosité, pour faire apparaître les différents formats, les différents grains de l’image. Pour jouer, aussi, avec la magie du cinéma, sa formidable mécanique entraînante, qui fait que, même face à un extrait sorti de nulle part, le spectateur sera happé, pris par l’embryon d’intrigue, le jeu des acteurs - excellence de DiCaprio sous ses différents masques... - ; il sera alors d’autant plus drôle de lui infliger un brusque « filmus interruptus », par le biais d’une panne soudaine de l’acteur, ou d’un « Coupez ! » inattendu... Mise en abîme du processus cinématographique qui permet de mieux mesurer sa diabolique efficacité. Autre jeu avec les perspectives, les rôles, les places, lorsque Margot Robbie, qui ressuscite Sharon Tate, se glisse incognito dans un cinéma, devenant ainsi spectatrice et admiratrice de son propre jeu à l’écran, tout en recueillant comme un hommage personnel les rires et réactions qui fusent dans la salle. Autant de scènes qui invitent directement à une réflexion sur tout ce qui se joue et se mobilise, à tous les niveaux, dans la démarche cinématographique.

Parvenu à ces hauteurs stratosphériques, Tarantino peut même s’offrir le luxe de torpiller le cinéma qui fut le sien, en campant un groupe de jeunes hippies - celui qui, dans la vraie vie, massacrera Sharon Tate et ses amis - formant le projet de « tuer ceux qui leur ont appris à tuer »... Immédiatement après cet acte de contrition joueuse, il revient à son péché mignon en laissant éclater une scène de violence extrême, dans laquelle la mort est administrée avec une efficacité jouissive, et avec l’adhésion inconditionnelle de tous les spectateurs... Nouvelle prouesse que cette mise en condition qui empêche radicalement, cette fois, de lui lâcher la main devant ce déferlement de violence ; tout en ridiculisant, au passage, le projet prétendument pacifiste des hippies...

Face à une telle démonstration, à la fois de virtuosité technique et de réflexion sur le cinéma, on ne peut que s’incliner, ravi et charmé.

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