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Once Upon a Time... in Hollywood par Self-Mad Nulaïèch

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Il est des films dont on peut dire wow, d'autres qu'ils sont une claque esthétique monumentale ou encore qu'ils nous remuent au tréfonds de nos tripes. Bien appris sera celui qui sera capable de résumer en de tels mots un film de Monsieur Di Tarantino. Car un film de ce Monsieur, c'est d'abord l'expérience d'un monde que seul le cinéma peut nous rendre palpable. Tant et si bien que l'on en vient à penser que Monsieur Di Tarantino est venu sur Terre dans l'unique but de changer chaque sensation, chaque mouvement de l'esprit ou de la matière, chaque évidence du temps présent, en plans et en cinèmes. Ce don de l'ineffable est aussi la barrière qui se dresse face à moi chaque fois que je veux évoquer le travail de celui qui apparaît, film après film, comme le dernier de nos grands poètes, mais pour SensCritique, pour Clément Apap et mes abonnés, je vais prendre mon courage à bras le corps et tenter de cerner le génie incomparable de ce Il était une fois à… Hollywood, assurément l'ultime merveille de son maître d'œuvre.

Un film référencé en prise aux enjeux du cinéma contemporain

Du courage, il en aura fallu à Monsieur Di Tarantino pour entreprendre un film sur ce sujet ô combien controversé, et néanmoins essentiel, je veux bien sûr parler de l'insaisissable Charlie Manson ! Il aura laissé bon nombre d'énigmes derrière lui en tirant sa révérence en novembre 2017 et il ne faut pas attendre de Monsieur Di Tarantino qu'il les résolve une à une. Son Il était une fois à… Hollywood se constitue bien plus comme un long cantique tendre et toujours attaché à faire la part des choses sur l'héritage du plus mythique des tueurs.

Il convient ici de noter que le sujet est en vogue depuis quelques années dans les salles obscures. Il y eut d'abord Tom à la ferme de Monsieur d'Olan qui dépeignait la genèse de Luka Magnotta dans une ferme ontarienne, puis Jack Jack de Monsieur de Trier dantèsquement inspiré par la vie criminelle de Michel Fourniret. En bon cinéphile qu'il est, Monsieur Di Tarantino a vu les métrages de ses illustres confrères et en prolonge leur réflexion de manière saisissante.

Chacun se souvient de la scène génialement grotesque de Tom à la ferme où Luka, campé par Monsieur d'Olan en personne, après qu'il eut été sodomisé par sa mère, abat sanguinairement et à mains nues l'ensemble des volailles et de la cochonnaille de l'établissement familial, avant de rejoindre la communauté végan qui en fera l'homme qu'il est devenu. Dans Il était une fois à… Hollywood, les poules n'ont plus de plumes mais les mêmes culs à la place de leur bouche, et le spectateur se trouve le nez face aux mêmes indécidables : comment la Manson Family a-t-elle pu accomplir ses meurtres malgré le hippisme qui la fonde ? Il y a toujours bien plus de mérite à poser les questions qu'à y répondre et on sait gré à Monsieur Di Tarantino d'avoir la grâce de nous préserver dans notre interrogation.

Aussi, si Monsieur de Trier conduisait son Jack Jack en Enfer, c'est ici le quotidien de Charlie Manson qui suffoque sous le soleil siliconé de Californie. Univers de mensonges et de trahisons, dont Charlie aura maille à partir et dont il sera amené à révéler la vérité à travers ses crimes (à la manière dont Monsieur Di Tarantino la révèle de par ses films). La grande audace de Monsieur Di Tarantino est évidemment d'avoir dépeint le rôle de Charlie sous les traits de Bard Pitt dont le visage, ravagé par la chirurgie, cristallise à lui seul la laideur de la réalité hollywoodienne. À ce titre, le métrage de Monsieur Di Tarantino est tant un document sur son héros que sur l'acteur qui l'incarne, or n'est-ce pas le propre de toutes les grandes œuvres de cinéma ?

Un film complexe qui n'a pas peur du parler-vrai

Si aucun metteur en scène n'avait encore eu le courage de traiter la vie de Charlie Manson, c'est aussi car son chemin est indissociable d'un de leurs confrères, non moins controversé, Monsieur von Polanski. Le réalisateur de Chè ? apparaît sous les traits de Leonardo Di Dicaprio, l'acteur du Titanic – qui, il faut le dire, a bien grandi. C'est alors un artiste au sommet de sa gloire, richissime, reconnu par ses pairs et accompli en son œuvre. Toutefois, les affres de la création sont ce qu'elles sont, et sa fascination homosexuelle pour Charlie, qui n'est encore que le jeune cascadeur du Petit de Rosemarie, sera semée d'embûches.

Monsieur Di Tarantino s'en sort au tact pour dresser ce portrait délicat, néanmoins sans concession, de son collègue et ami. Di Dicaprio figure avec maestria l'ambiguïté du personnage. Monsieur von Polanski est aussi le fruit de Hollywood et, par moment, on peut être tenté de voir en son portrait l'ombre des doutes, voire des regrets, qui traversent Monsieur Di Tarantino.

Le point culminant de cette relation à double tranchant entre Charlie et Monsieur von Polanski est sans nul doute cette scène, déjà dans toutes les anthologies, où les deux compères, aux côtés de Jet Li, du sosie de Paul McCartney et d'Ariana Grande, refont le monde autour de cafés capuccino, tous clopes au bec (madeleines de Proust d'un régime où l'individu avait encore des droits), évoquant le souvenir de leur vieil ami Serge Daney – de là où tu nous regardes, j'espère que tu es fier de ce qu'est devenu le 7ème art qui t'était si cher.

C'est ici un véritable kaléidoscope de temporalités qui est déployé par Monsieur Di Tarantino et qui n'est pas sans rappeler la scène finale de Gertrud. Car, avant tout, le don de Monsieur Di Tarantino a toujours été de raconter l'histoire au travers des histoires qui la constituent. Autrement dit, le cinéma de Monsieur Di Tarantino est sans cesse un enchevêtrement d'histoire(s), avec des s et des SS, et s'il doit un tribu au maître de Rolle, c'est certainement celui-ci.

Un film controversé qui a marqué son époque

Je m'apprête à ouvrir une balise spoiler car je ne peux terminer cette critique sans dire un mot de la scène finale qui nourrit les polémiques de tous ceux qui l'ont vue.

En effet, après des centaines de crimes accomplis de parts et d'autres des États-Unis par lui et sa Family, Charlie est en proie au questionnement existentiel. Il se trouve sur le point de renoncer à son œuvre, à l'envie de tout envoyer valser. Et c'est alors qu'il rencontre Donald Trump à un concours de Miss t-shirt mouillé. Celui-ci, admiratif du personnage, l'invite à Mar-a-Lago pour disserter de tout et de rien, et peut-être l'aider à retrouver le moral. Charlie accepte et les voilà en vol pour le club floridien.
Cette rencontre de notoriété publique a été remise en question par plusieurs biographes des deux vedettes. D'aucuns accusent Monsieur Di Tarantino de faire de la politique en incluant cette scène qui ne faisait pas avancer son scénario. Qu'importe, j'aimerais mettre en exergue ce dialogue savoureux entre l'homme d'affaire au destin que l'on connait et Charlie :

"You Charlie did the best for our country. We need guys like you to drive the economy.

– I… I am an artist. I don't make politicssss.

– I know, Charlie. But you see all these girls?

– Fuck… I fucked them before you diiiid.

– That's exactly what I say, Charlie, you're the key of the system's libido.

– I… I also killed themmmm.

– What do you think I will do to this country?"

Nul ne sait si ce dialogue est authentique, mais une chose est sûre, il y a bien du Dostoievski dans ce Il était une fois à… Hollywood.

La vérité, c'est qu'il n'y a que les éternels rechigneurs qui se plaignent du manque de scientificité des films de Monsieur Di Tarantino. C'est lui qui raconte l'histoire et il a donc le privilège d'ajouter des informations dont seul lui a la connaissance pour rendre son histoire plus enjouée. Pour citer Keats, heard melodies are sweet, those unheard are sweeter, et cela Monsieur Di Tarantino l'a bien compris.

Pour résumer, j'aimerais adresser un immenser bravo à Monsieur Di Tarantino pour cet hommage, dénué de tout jugement, à l'œuvre de Charlie Manson. Plus que dans n'importe quel autre de vos films, c'est en un voyage épatant auquel vous nous avez conviés. Plusieurs minutes après être sorti du petit théâtre de lumière, je me suis senti déboussolé, sans Nord ni Sud ni horloge atomique, comme transporté dans un univers où toutes les strates de l'espace-temps étaient repliées les unes sur les autres. Je me suis senti chanceler et une main généreuse m'a retenu dans ma chute. C'était Mamoussouko, tout droit venu de Bamako. Ensemble nous sommes allés manger un mafé et nous avons refait le monde. Puis j'ai repensé à Jackie & Marron (votre film sur les Noirs) et je me suis souvenu combien vous aviez raison. Nous les Blancs sommes bien peu de choses en comparaison des Noirs. Que cette sapience fasse chaque jour notre humilité et peut-être notre race pourra un jour reprendre de sa superbe. En attendant, je ne vois qu'une chose à faire, voir et revoir vos films, Monsieur Di Tarantino. Vous êtes le héros de votre histoire et c'est à travers elle que notre époque prend forme. Maintenant chacun d'entre nous doit avoir le courage d'en faire autant, de se lever et de dire son histoire. Merci, à jamais merci de nous avoir montré la voie. Que votre route soit semée d'étoiles.

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