Pulp Friction

Avis sur Once Upon a Time... in Hollywood

Avatar Kiwiwayne Kiwinson
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(Bien sûr, il est hérétique de lire ce texte (ni aucun autre) si vous n’avez pas vu le film…)

En sortant de la séance de « Once Upon a Time… in Hollywood », on ne peut que se sentir (au moins un peu) déboussolé. Ce n’est pas que le film soit décevant, puisqu’il dépasse largement toutes les attentes que l’on pouvait y placer. Ça n’est pas non plus qu’il ne soit pas séduisant, puisqu’il l’est, comme toutes les réalisations de Quentin Tarantino. C’est encore moins son hétérogénéité alternant pastiche et mélancolie, ni ces bouts de fiction cristallines, ou encore cette agitation, quasi permanente, entre réel et illusion. Rien de tout ça. Ce qui déboussole dans « Once Upon a Time… in Hollywood », c’es le fait qu’il s’agisse littéralement d’un film ne se voyant pas, d’un conte moderniste, bref, un film qui, quoi qu'il soit, ne se digère pas facilement, faisant presque office d'anti-blockbuster. 

Plus que jamais chez Quentin Tarantino, « Once Upon a Time… in Hollywood » est un film abordant comme aspect central la question du point de vue. Se déroulant dans l’Hollywood de 1969, il interpelle trois personnages principaux : un acteur de télévision : Rick Dalton ; une actrice de cinéma : Sharon Tate ; et une doublure cascade : Cliff Booth. Ces trois éléments se dispersent dans une logique interne au film, ne faisant que nous laisser entrevoir le sommet de maitrise atteint par Quentin Tarantino. Pour schématiser « Once Upon a Time… » est le monologue d'un un vrai film, doublé par un faux ; et nombreuses sont les séquences à fragmenter ainsi la trajectoire de l’édifice. L’une d’entre elles revient facilement à notre esprit : celle où Sharon Tate va au cinéma comme spectatrice random, assister à la projection de son dernier film, « The Wrecking Crew ». À l’écran, la véritable Sharon Tate tel que nous la voyons dans le film de 1968 ; dans la salle, son alter-ego fictif campé par Margot Robbie, vigilante à chaque rire, chaque soupir, chaque réaction venant de la salle. Manifestement, Sharon Tate aime autant se voir elle-même qu’être vue par les autres, et c’est ainsi qu’émerge cette osmose entre réalité et fiction, deux artefacts mis en scène comme une véritable chaine alimentaire, chacun étant dépendant de l’autre.

Mais si « Once Upon a Time… in Hollywood » devait être un iceberg, c’est le personnage de Cliff Booth, joué par Brad Pitt, qui représenterait le mieux sa masse immergée. De tous les personnages du film, il est le seul à effectuer des travaux manuels, se voulant comme la corde reliant le réel (Sharon Tate/Charles Manson) au fictif (lui-même/Rick Dalton), tout en figurant comme entremetteur de la mélancolie du film. Il est le lumineux factotum, condamné à demeurer dans l’ombre d’une histoire qu’il contribue pourtant largement à écrire, voire à réécrire. Comme dans cette scène où il répare l’antenne de Rick Dalton, et entend, depuis le toit, la musique émanant de la villa de Tate et Polanski, pour ensuite apercevoir Charles Manson rodant dans le quartier à la recherche d’un producteur de musique vivant anciennement ici. Il est l’intermédiaire indispensable à la réalité comme au cinéma ­— où Tarantino le fait littéralement apparaître sous forme de flèche ­­—, et pourtant, dans l’un comme dans l’autre, il n’a guère d’autres choix que de se maintenir comme une ombre. Cette ombre, c’est celle de son ami Rick Dalton, interprété par Leonardo DiCaprio, dont la performance (jubilatoire) en acteur de télévision s’autoproclamant has-been et complexé par ses choix de carrière l’entraine sur le boulevard du crépuscule.

Ce même boulevard du crépuscule se cristallise au travers de la Manson « Family », derrière laquelle Tarantino laisse paraître tout l’éclat de son cinéma. Tout le long de « Once Upon a Time… », une question nous submerge : c’est quoi le 8 août 1969 ? On pourrait dire que c’est le moment où la lumière du projecteur s’éteint sur Hollywood, comme un désenchantement. C’est aussi une attaque, débauchée et antimorale, non sans évoquer le « Rosemary’s Baby », tourné par Polanski un an plus tôt. Pour raccourcir, c’est un attentat contre les images. Sauf qu’ici, nous sommes dans un film où, comme nous l’avons vu, les images communiquent, serpentent, et même, se reproduisent. Bref, elles vivent, et ont un total contrôle sur leur environnement. Elles vont donc pouvoir venger l’Histoire du cinéma. Si le film utilise cet argument pour réécrire le meurtre de Sharon Tate, il fétichise ainsi la frontière entre la fiction et le réel, et cela d’une manière que l’on pourrait aussi bien qualifier de noble que de sibylline. Entre ballade mélancolique, conte populaire et nostalgie, Kwin-tine s’approprie pleinement toute sa pétulance. Car le cinéma, c’est aussi détruire des légendes pour en créer d’autres, et pour se faire, il faut aussi savoir rendre aux images la violence qu’elles peuvent mettre en exergue.

Images et Histoire, fiction et réalité, cinéma et télévision, ombres et lumières. « Once Upon a Time… in Hollywood », conduit Tarantino à un sommet de précision, certes peu flamboyant, mais d’une sophistication impressionnante. Alors, finalement, pourquoi sommes-nous déboussolés à la toute fin ? Au-delà du fait qu'il s'agisse là d'un film ne se voyant pas, « Once Upon a Time… in Hollywood » semble également marquer une fin de cinéma, en soi, sonnant un compte à rebours à contretemps, et aussi à contrecourant. Peut-être le film le plus important de son cinéaste, à l'acmé de la comédie humaine. Une goutte de septième art, dans un songe d'une nuit d'été, la plus chaude de l'année. Car les images sont notre seul outil pour empêcher le temps de faire son œuvre. Une incroyable histoire vraie au service d'une fiction fabuleuse, et juste assez d'images pour nous rappeler pourquoi nous aimons (tous) le cinéma. 

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