In the mood for Blood

Avis sur Only Lovers Left Alive

Avatar Krokodebil
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Dès le générique d'ouverture, un sentiment d'indicible vacillement nous étreint. Les étoiles tournent, lentement, comme tournent, dans l'autre sens, les noms des acteurs, dans de belles lettres gothiques rouge sang. Puis le mouvement s'intensifie, les points lumineux deviennent des arcs de cercle et les cieux se muent en un vinyle qu'on lit sur une platine. Musique. Tilda Swinton, magnifiquement parée dans une chambre où trône un lit à baldaquin au milieu d'un bazar inimaginable de livres et d'artefacts divers. Elle tourne d'un côté. Tom Hiddleston, même dispositif dans un décor plus récent mais toujours ancien, style sixties, bondé d'ampli et d'instruments divers. Il tourne dans l'autre sens. Par la grâce du montage, les deux amants se rapprochent de nous et forment un angle droit par alternance, l'ouverture est finie, les dés sont jetés. Ineffablement, deux corps sont à présent liés à l'écran, sans que l'on ne sache exactement pourquoi, et ce lien indéfectible est pour le moment marqué du sceau de la distance.

Ce dispositif de montage alterné va durer pendant presque la moitié du film : d'un côté nous suivrons Adam dans les quartiers fantomatiques de Detroit, en plein spleen artistique de rockeur aux relents de mythe. Il collectionne les guitares anciennes, compose du shoegaze et n'a plus le goût de vivre. De son côté, Eve déambule dans les nuits de Tanger, discute avec son ami Kit (John Hurt, impeccable) et semble se laisser survivre tranquillement. La mise en scène est élégante, les errances d'Eve sont filmées exactement comme les aller-retours de Maggie Cheung dans In the Mood For Love, à grands coups de ralentis, de lumières tamisées, de ruelles sombres.

Dans ce développement où il se passe finalement peu de choses mais où le vampirisme des personnages est dévoilé de manière latente par des jeux, des ponctuations autour des codes du genre, impossible de s'ennuyer tant tout dégage une aura hypnotique étourdissante. L'artiste romantique qui a traversé les siècles et fréquenté les plus grands génie va chercher son sang dans un hôpital, la femme mystérieuse qui parle et comprend toute les langues s'apprête à le rejoindre pour lui redonner le goût de vivre. Du reste de l'humanité, bien peu de choses. Au milieu de ce romantisme sombre et échevelé, de nombreuses touches d'humour qui apporte un savant contrepoint. Noms latins de plantes et d'animaux, références artistiques nombreuses mais toujours désamorcées, le mythe du vampire est revisité par petites touches souvent ludiques et inspirées.

Et puis il y a les audaces. Adam et Eve, en noir et blanc, les deux amants originels changés en vampires immémoriaux. Christopher "Kit" Marlowe, le dramaturge élisabéthain, repensé en créature de la nuit, et au passage montré comme l'auteur des pièces de Shakespeare (manière originale de relancer la polémique critique). Les vampires de ce film sont des élus, presque des demi dieux, qui utilisent le temps à leur disposition pour acquérir une culture et une science inouïes, et créer des œuvres dans l'ombre de pantins faire-valoir, ces zombies d'humains qu'Adam déplore sans cesse. Leur besoin de sang est expliqué comme un besoin d'eau pure (et d'autre éléments), introuvable ailleurs sur terre, et le sang des humains est désormais presque impropre à leur consommation. Survie en péril, êtres blafards qui vivotent dans le noir et sirotent du "Type O-Negativo" comme une drogue ou un élixir particulièrement puissant... Tout n'est que visions brumeuses, élégamment esthétisantes, furieusement gothiques, d'être perdus dans un non-temps et coincés dans des villes désertes.

Tout n'est que souvenir, poussière. La technologie est datée, les lieux abandonnés, en ruine, vestiges d'un passé plus ou moins glorieux. L'art de la collection n'est pas anodin, le culte du support (livre, vinyle) non plus. Un air puissant de poésie, de mélancolie sourde et profonde plane en permanence. Les amants réunis roulent dans Detroit, visitent de vieux cinémas. Rien n'est laissé au hasard, pas le moindre néon, pas le moindre bâtiment, tout est savamment orchestré et contribue à l'ambiance vénéneuse de mort à petit feu. Jusqu'à ce que déboule Ava, sœur d’Ève (Mia Wasikowska), débordante de jeunesse, de vie et d'insolence. Son apparition est une respiration, un regain de folie et de couleurs dans un univers lourdement empesé. Elle sonne à la fois un réveil et le glas d'une existence vouée à disparaître. Elle sort du film non sans laisser de trace mais contraint nos amants à changer d'air.

Ce sera Tanger de nouveau, où Kit se meurt et où nos amants frôlent la catastrophe. Au détour de la ruelle, la musique domine, seule vraie source de vie dans un monde décidément exsangue, et prouve une nouvelle fois le formidable metteur en scène de concerts qu'est Jarmush. Deux cinéastes se sont fait une spécialité de ces ambiances fumeuses, nocturnes et savamment musicales et fiévreuses, de cette urbanité questionnée, poétisée, désolée : il s'agit du double W et du double J : Wenders, Jarmush, deux poètes romantiques qui n'en finissent pas de chanter et de pleurer la triste beauté de nos faubourgs, et de nous envoûter par leur art de la capture d'un instant musical. Suite à ce dernier sort, le film s'achève sous une lune de néon et un sursaut horrifique qui confirme la légèreté de cet émouvant, vibrant exercice de style. Un pur chef d'oeuvre dont il faut savoir apprécier le rymthe particulier, les respirations musicales, le sens du détail et le verbe sûr.

"When the cities in the South will burn, this place will bloom." dira Ève, prophétique.

In memoriam,
Christopher Marlowe 1564 - 2013.

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