La terre est bleue comme une orange

Avis sur Orange mécanique

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Ne voir Orange Mécanique qu’une fois est un crime.

Henry Chapier, 1972.

Premier mouvement – Ballet
Allegro

Un faux cil – un melon – un verre de lait – des ombres – un passage souterrain – une bouteille de scotch à moitié vide – un théâtre désaffecté – un cran d’arrêt – un crachat – une Dodge – une paire de ciseaux – un rouleau de scotch – un distributeur de boisson – une cantatrice – un immeuble un peu pourri – un serpent – des cheveux violets – quatre statuettes du Christ - un drugstore – deux filles – un trio – un lac - une canne-épée – des chats – un godemiché éléphantesque – une bouteille de lait

Et quelques noms qui donnent le vertige : Anthony Burgess, John Alcott, Purcell, Beethoven, Rossini, Walter (aujourd’hui Wendy) Carlos, Gene Kelly …

Cette incroyable ouverture est effectivement conçue comme une succession de ballets, le montage épouse la musique : une danse du scalp autour du clochard que l’on tabasse, un ballet façon Martha Graham fait d’incessants va-et-vient au ralenti quand la jeune femme tente d’échapper au gang des ses violeurs, et la bagarre qui suit traitée à la façon d’une chorégraphie de catch, l’incroyable danse des statuettes par la grâce du image par image, les pirouettes triolistiques en hyper accéléré sur Rossini en hyper accéléré, l’adaptation stylisée, culte et terrifiante, avec claquettes très appuyées, de singin’ in the rain, la danse macabre autour du phallus géant …

La musique est essentielle – les grands noms sont convoqués, Beethoven, Rossini et Purcell – mais transformés, avec un mauvais goût certain (et cela fait aussi partie de l’esthétique très kitsch d’Orange mécanique) par les expériences, à l’époque novatrices, de Walter/Wendy Carlos – moog synthetiser et vocoders.

Et la mise en images est inoubliable :

La recherche d’une symétrie parfaite, toujours, avec des décalages imperceptibles, ainsi de la séquence d’ouverture, entre deux rangées de tables et de statues très modernes et très érotiques, où Alex en point de départ occupe constamment le centre de l’image, mais pas celui de sa bande (puisqu’ils sont quatre …), dans un long travelling optique découvrant peu à peu tout le bar, baigné par les vagues magnifiques et sinistres du duo insolite Purcell / Carlos ,

Et précisément ce recours systématique, au passage progressif du gros plan sur le visage d’Alex, sur le clochard allongé, sur la fresque surplombant la scène du théâtre, au plan d’ensemble permettant de découvrir que ce monde n’est pas si éloigné du nôtre ;

Et les plans initiaux, des fonds monochromes, bleu, rouge, enchaînés sur un fond musical qui évoquerait plutôt le noir, ou encore les plans filmés en ralenti ou en extrême accéléré,
Et les focales de très grand angle, notamment pour les gros plans,
Et le jeu sur le langage, dû à Burgess, à la façon d’un 1984 mais hors contrôle, dont l’adaptation en français (« Chemin de lie, chemin de vie … dacodac …) me semble presque plus réussie que la traduction littérale du texte original.

(et une question* qu’on laissera pour l’instant en suspens : est-ce que l’extrême stylisation de la violence, celle des combats et des viols, sous la forme de spectacles dansés, en particulier la scène culte de singin’in the rain, ballet avec scotch et ciseaux, n’est-elle pas infiniment plus perverse que si elle avait été traitée avec réalisme ?)

Second mouvement - Intermède
Récitatif

On se recentre à présent sur du « social » - des rôles, très institutionnels,

des policiers – un « éducateur » assez glauque – un gardien chef assez raide - des prisonniers assez glauques – un prêtre onctueux – un directeur de prison – un ministre

quelques bribes de rêves aussi,

et toujours Beethoven, Rossini, Walter Carlos auxquels vient maintenant se joindre Sir John Elgar- mais quasiment pas de chant, ni de danse,

un intermède à l’évidence – avec une baisse du rythme
(et peut-être une question* : les premières séquences enchaînées, ce long ballet sauvage, ne placent-elles pas la barre trop haut ? L’intérêt ne risque-t-il pas de décroître ?)

Troisième mouvement - Spectacles (cinéma, théâtre, music-hall)
Andante

Le temps des messages appuyés ,

Le bien et le mal – le libre arbitre – la violence naturelle – la violence civilisée – le conditionnement mental – la déshumanisation – le totalitarisme - Pavlov – Skinner – Watson – la morale - la psychologie – la philosophie – la politique - la droite et la gauche - la société du spectacle …

La violence contre la violence, celle de la nature, de l’homme sauvage face à celle, sournoise et tout aussi violente, de la civilisation, et en perspective le retour à l’état sauvage …

Le film retrouve son rythme : autour d’un Alex totalement incapable de bouger : alité, drogué, entravé avec camisole et couronne d’électrodes (la version moderne de la couronne d’épines ?), totalement pétrifié pour l’ultime spectacle théâtral, avec un acteur qui le tabasse et une stripteaseuse qui lui révèle son impuissance absolue sous les applaudissements de la salle.

Orange mécanique a retrouvé son rythme.
(mais une question* : est-ce que cette accumulation, ce fatras de thèses philosophiques, psychologiques, politiques, morales ne serait pas à la fois lourd, assez ampoulé et vaguement naïf ou simpliste ?)

Quatrième mouvement – ballet
Allegro ma non troppo

Et à rebours. Redéfilent ainsi, non plus en victimes mais en bourreau tous les personnages du premier mouvement. Alex à présent ne peut plus que subir une danse, effrénée mais passablement déréglée.

La famille maintenant recomposée – les clochards, en nombre - la bande, les « droogs », désormais policiers (le bien, le mal ?) – l’écrivain, dorénavant paralysé, ivre de vengeance et de politique spectacle – le ministre, inchangé, toujours manipulateur, obséquieux et sournois.

Et, juste avant la fin, un suicide filmé de la façon la plus vertigineuse (avec propulsion d’une caméra, très solide …) et après la chute, un rebondissement et une nouvelle chute.

(une question* : Orange mécanique a-t-il vieilli ?)

(* On ne s’attardera pas sur les questions qui en fait n’ont aucun intérêt.)

Le message philosophique – simpliste ? Sauvage, civilisé, barbare (comme le retour à la violence primitive après le désastre des civilisations), la question n’est pas si bête, ni bêtement traitée. Pas du tout anodine.

Orange mécanique a vieilli, sans doute. Comme tout ce qui est tellement novateur et qui inévitablement finit par être repris. Le choc était si fort qu’il ne peut être le même à la seconde vision ; Mais il reste un choc.

Et surtout, peut-être, un perfectionnisme désormais absolu, qui définit un cinéma total, dans lequel l’écriture cinématographique dit autant, plus, bien plus sur le récit qu’il développe que les mots. Un cinéma total. LE cinéma.

« Ne voir Orange mécanique qu’une fois est un crime. »

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